Sur l’incontournable rue Didouche Mourad, en plein cœur d’Alger centre, se trouve une toute petite librairie. Une boutique à la devanture si discrète que je suis passée à côté des dizaines de fois sans me rendre compte de son existence.

En franchissant le seuil, on quitte l’effervescence propre aux rues du centre ville pour pénétrer un espace de sérénité et de tranquillité. La vision a d’ailleurs du mal à s’accommoder à ce brusque changement d’environnement et la première chose qu’on distingue après un aveuglement passager est un monticule de livres. Impossible d’en estimer le début, la fin, ni même la quantité. Des centaines, peut-être même des milliers de livres. « Beaucoup » tranche gaiement 3ami Salah, le bouquiniste.

Entre les romans, les manuels scolaires, les magazines, les recueils de poésie, les cartes postales et les cassettes des 90’s, il semble être le seul à se retrouver dans ce mélange hétéroclite de bouquins en vrac. Sourire avenant, cheveux grisonnants et livre à la main, il est le gardien de l’antre. 3ami Salah n’aime pas être le centre de l’attention et encore moins qu’on lui fasse de la pub. Il accepte l’interview avec une légère réticence et à la seule condition qu’on ne publie ni son nom ni celui de sa boutique.

Un bouquiniste habité par ses bouquins

Il répond à nos questions d’abord avec hésitation, puis sans même s’en rendre compte, il se laisse porter par le flot de ses paroles et ses réponses se font moins évasives, plus détaillées.  En guise d’introduction, dans le but de le mettre à l’aise, nous commençons par lui demander qu’est-ce qui l’a amené à devenir bouquiniste ? «J’exerce ce métier depuis très longtemps. Je suis ici depuis 30 ans. [..] J’aime les livres, j’aime la culture, j’aime le savoir, j’aime distribuer le savoir, j’aime cultiver les gens ». Après une courte pause il ajoute « Je suis pour le progrès, je suis pour la modernité, je suis pour l’émancipation de l’homme algérien et de la femme algérienne sans exception. »

« Sans exception ». La force et le caractère inattendu de sa déclaration nous font sourire et nos regards amusés l’encouragent à ajouter « Elle représente 50% de la société qu’on le veuille ou pas! Donc on est obligés de faire appel à cette force […] Elle est présente dans les hôpitaux, les écoles, les administrations… D’ailleurs elle a un pourcentage de réussite universitaire supérieur à celui des hommes ! ». On lui fait remarquer que malgré leur réussite académique les femmes ont encore du mal à occuper des postes de responsabilité, ce à quoi il répond « c’est à elle de l’acquérir ! ».

3ami Salah est convaincu qu’il nous faut tracer la voie de l’émancipation par les études et le savoir, deux choses difficilement accessibles au jeune indigène qu’il était durant la colonisation : « We9t frança j’avais 6 ou 7 ans, j’étais en Kabylie, où il y avait très peu d’écoles et quand il y en avait elles étaient fermées ou brûlées. J’ai commencé mon enseignement dès mon arrivée à Alger». C’est sur les bancs de l’école, institution qui lui est chère et dont il parle avec quasi-religiosité, qu’il s’est initié à la lecture : « Dans chaque collège il y avait une armoire pleine de livres. Tu en prends un, tu en remets un et parfois on faisait même des fiches de lecture ! C’est comme ça que j’ai acquis le plaisir de lire ». Selon lui, il est impératif de cultiver l’amour de la lecture dès l’enfance parce-que « une fois qu’on acquiert le plaisir de lire on ne l’abandonne plus ».

Après des études universitaires en économie, 3ami Salah devient banquier et travaille dans les finances. « Par la force des choses » nous confie t-il, il héritera d’un petit local qu’il transformera en librairie. Pourquoi en avoir fait un repère pour les amoureux de littérature et non pour les adeptes de chawarma ? Vous l’aurez compris, il est passionné par les livres, parce-que « sans le livre il ne peut pas y avoir de savoir, il ne peut pas y avoir d’école, il ne peut pas y avoir de formation, il ne peut pas y avoir d’émancipation ».

En parlant il agite inconsciemment le livre dont nous avons interrompu la lecture en faisant irruption dans la petite librairie quelques minutes plus tôt. Sur la couverture, une photo de Krim Belkacem nous scrute avec gravité. Sans surprise, 3ami Salah nous affirme qu’il est passionné, par-dessus tout, par les livres d’histoire : « L’histoire de l’Algérie, son passé, ses différentes phases […] L’Algérie existe depuis des millénaires. C’est l’histoire de Massinissa, de Jughurta, de la Kahina, de Tinhinane… D’est en ouest, du nord au sud, nous avons des hommes illustres et des femmes illustres».

Au détour de la conversation il nous apprend que jusqu’en 1920 la ville de Djanet était libyenne, et que ce sont les français qui l’ont annexée au « département français d’Algérie ». Deuxième information qui nous était inconnue : les tirailleurs algériens appartenant à l’armée d’Afrique du Nord ont combattu pour la France, non seulement durant la première et la seconde guerre mondiale, mais aussi durant la guerre de Crimée (1853-1856) et la guerre du Mexique (1862 – 1867). « Et voilà, je pense vous avoir bien éclairé » nous dit-il en souriant, en réponse à nos  « aaaah » répétés et à nos mines ébahies.

Aux premières loges de la révolution

L’Histoire, la grande, celle avec un grand H dont on parlera à nos enfants et qui noircira les pages des manuels scolaires – ou pas – est aujourd’hui en marche et 3ami Salah en est aux premières loges. En effet, il nous confie avec fierté et enthousiasme « tous les hirak je suis ouvert ! ». Chaque vendredi depuis le 22 février, il ouvre sa boutique et assiste aux manifestations depuis le seuil de sa libraire : « beaucoup d’intellectuels viennent, on discute, ils achètent… ».

Par curiosité, le vendredi suivant cette interview, je suis allée saluer notre ami le bouquiniste et j’ai été agréablement surprise de constater que non seulement la librairie était bien ouverte, mais qu’en plus un monde fou y était agglutiné. Bien plus de personnes que ne pouvait en contenir le petit local se sont agglomérés à l’entrée, devant la devanture. De jeunes et de moins jeunes manifestants s’y attardent, principalement pour discuter, échanger et débattre de la marche en cours. L’espace d’habitude calme et tranquille se transforme radicalement en théâtre d’expression et de débats animés.

Le hirak, la révolution, le soulèvement populaire est sur toutes les lèvres et il n’est pas difficile de faire parler les algériens de la situation actuelle du pays. C’est donc on ne peut plus naturellement que 3ami Salah nous livre ses analyses : « Il me semble que l’algérien a pris conscience de sa véritable force, de l’élément fondamental de ce pays qui est évidement la liberté d’expression, la liberté de gérer ce pays, d’en être un acteur et de décider par lui-même […] Il en a toujours eu conscience mais on lui a tracé des lignes rouges, des balises à ne pas franchir ».

Son rêve pour cette nouvelle Algérie en émergence ? Un pays qui mette en valeur sa culture, qu’il qualifie de « force fondamentale ». Avec passion, grande conviction et 7arara – oui l’équivalent de ce mot en français est introuvable – il nous affirme que « un pays, s’il n’a pas de culture, s’il n’a pas d’histoire, s’il n’a pas de grands écrivains, chanteurs, peintres, personnages illustres… ne peut pas être une nation ».

Optimiste quant à notre évolution en tant que société et confiant quant à l’avenir de l’Algérie,  il nous atteste que « l’algérien a progressé. La mentalité […] a progressé des années 1990 à aujourd’hui de 2 siècles ». 3ami Salah nous assure que le peuple algérien se réapproprie petit à petit sa culture et son identité, pour preuve « tout le monde s’intéresse maintenant à la chanson et à l’histoire surtout ! ».

Au fil des lignes, certains d’entre vous reconnaîtront la petite librairie, ses collines de livres et son bouquiniste passionné. Le cas échéant, j’espère sincèrement que vous parcourrez les rues du centre ville, l’œil aux aguets, à la recherche de 3ami Salah, de ses livres et de son éternel sourire bienveillant.

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