20 min de retard, circulation algéroise oblige. On monte en vitesse les étages du siège de la radio algérienne pour enfin atteindre le 8ème, la direction. L’étage le plus clean et le plus calme. Elle nous attend dans le couloir et nous sourit de loin, « ah vous êtes là les filles ! ».

« Elle » c’est Lalia Behidj, journaliste radio depuis pas moins de 28 ans. Après avoir été derrière le micro de la radio chaîne 3 pendant de nombreuses années, puis pendant 8 ans à la tête de la direction des programmes, elle occupera le poste de directrice de cette chaîne de 2012 à 2014. Aujourd’hui responsable de la coopération et des relations internationales à la Radio Algérienne, nous avons tenu à la rencontrer afin de dresser le portrait d’une femme au parcours inspirant qui a su gravir les échelons avec ambition, travail et amour de la profession. 

Petites plantes vertes, livres et tableaux donnent une ambiance cosy à son bureau, sans parler de la vue sur Alger qui est à couper le souffle. El Bahdja parait sereine de si haut. Le tableau suspendu de Yazid Ait Hamadouche réalisé par El Moustach attire immanquablement le regard de par ses couleurs vives, son sourire lumineux et son regard bienveillant.

Elle nous met à l’aise, nous propose des rafraîchissements, puis une fois nos deux cafés prêts, tourne la table basse carrée de sorte à ce qu’on puisse toutes les deux y accéder sans difficulté, tout en vantant les mérites de la géométrie. L’œil de l’architecte sans doute. Elle nous dit de respirer un bon coup, pour être honnêtes on en avait bien besoin, et puis «on y va quand vous êtes prêtes ! ».

On lui demande donc de se présenter en quelques mots. Qui est Lalia-Malia-Alia Behidj ? « Je suis femme de média, architecte de profession, j’ai évolué principalement à la radio ». « Rectification » nous dit-elle en souriant « Je n’ai évolué qu’à la radio. »

Débuts à la chaîne 3 en période trouble

Pourquoi la radio, pourquoi pas la presse écrite ou même la télévision ? Un pur hasard. Un été 1991, une voisine, aussi prénommée Alia, lui propose un job d’été à la radio chaîne 3. Elle passe donc un test puis intègre la matinale le 1er juillet 1991. « Ils m’ont fait très vite confiance. Pendant mes études j’assurais la matinale du week-end et une fois que j’ai soutenu, j’ai continué à travailler mais en semaine. […] La matinale a été mon école radiophonique. »

Elle fera partie de ce qu’elle qualifie de « brigade extrême » de la matinale pendant 11 ans, à l’antenne  de 5h à 9h du matin. « J’ai traversé 11 années à être un animal asocial parce-que se lever à 3h30 du matin c’est quelque-chose qui vous met en marge de la société mais bizarrement c’est vous qui réveillez la société. »

Une décennie. Une décennie dans une autre, celle d’une nation endeuillée, qu’on nommera bien plus tard décennie noire. En tant que journaliste radio, elle nous confie que durant cette période le plus dur pour elle était de travailler sur le ton et sur l’intonation de sa voix. « Juste avant le premier flash de 6h du mat’, je demandais au journaliste Bahi Barkat ‘’alors ?’’ […] Pour savoir quel ton je devais aborder pour ne pas avoir l’air trop enjouée, en sachant que la première info qu’il allait donner c’est l’assassinat de quelqu’un. »

Assassinat. La violence du mot nous remet très vite en contexte et Lalia ne tarde pas à nous rappeler que pas moins de 100 journalistes et travailleurs de la presse ont été assassinés durant la décennie 90. Légèrement secouées d’en être arrivées si vite au vif du sujet, on s’empresse de lui demander : Et la peur dans tout ça ? N’a-t-elle pas eu peur d’endosser un métier si risqué alors qu’elle aurait pu se tourner vers une carrière toute tracée en architecture ? Elle nous répond d’un sourire bienveillant :

« Quand on a 20 ans on a peur de rien. Quand je vois les jeunes aujourd’hui, leur énergie et leur façon de foncer, ils ont l’âge de mes enfants maintenant,  je me dis ‘ah mais c’est dangereux !’ Et puis je me dis ‘mais arrête à cet âge tu ne te posais pas ce genre de questions’. […] A 20 ans on a l’impression d’être immortels. Tous ceux qui sont au front sont toujours des jeunes parce-que on a l’impression que la vie c’est la vie et qu’on ne risque rien. »

Elle nous confie que c’est ses parents qui, à l’inverse, avaient très peur pour sa sécurité : « c’est maintenant que j’ai leur âge que je les comprends. Ma maman se levait à 4h et elle se rendormait quand elle entendait ma voix à la radio à 6h du mat’ en sachant que j’étais arrivée saine et sauve. »

Sa mission en cette période trouble? Redonner le sourire aux auditeurs et remonter le moral des troupes, ne serait-ce que pour quelques instants. Ayant plusieurs amis de promos effectuant leur service militaire dans diverses casernes du pays, elle reçoit une multitude de nouvelles venant des jeunes appelés. Ses amis lui relatent « des tranches de vies » des copains de chambre au quotidien difficile. Elle crée alors des horoscopes « complètement orientés » et met en place une rubrique horoscope à 6h05 du matin. Exemple : un des copains de chambre a été abandonné par sa fiancée ? A son insu elle annonçait l’interprétation suivante pour son signe astrologique: Vous avez une déception amoureuse ? Ne vous en faites pas, une de perdue, 10 de retrouvées ! L’amour vous attend.

« Quand tu te rends compte que ta petite contribution, qui est une goutte d’eau dans un océan de malheur à ce moment là, avait juste donné envie à un joundi de se lever, de faire la levée de drapeau et d’assurer sa journée qui sera vraiment pas rigolote, tu te dis, je me suis trouvée ma mission. »

Reconstruction par pas de fourmis

10 ans de feu et de sang qui marqueront à jamais l’histoire de l’Algérie et la mémoire des algériens. Comment se reconstruire après avoir vécu un traumatisme si grand ? Comment se lever tous les matins et continuer à aller de l’avant ? Ce sont des questions qui nous intriguent, nous, jeunes de la génération post-décennie noire, n’ayant connu cette terrible époque que de nom et par bribes, le temps de quelques anecdotes. Voici sa réponse complète, non raccourcie et non commentée, car nous pensons qu’elle mérite d’être lue dans son intégralité :

« Dans le feu de l’action, et l’action il y en avait, on n’avait même pas le temps de faire le deuil de certaines personnes parce-que le lendemain il fallait aller à un autre enterrement. C’est maintenant que je me rends compte du traumatisme.

Nos  parents ont eu leur guerre dont ils ne voulaient plus parler parce-que c’était une blessure trop vive et ils reconstruisaient la nouvelle génération, nous les enfants, sur une page blanche, sauf que ces enfants ont vécu une autre guerre qui a été le terrorisme. Je me rends compte que nous reproduisons les mêmes comportements avec nos enfants, je n’ai pas envie de les souler avec ça parce-que je suis passée à autre chose mais ça fait partie de notre passé et à un moment il faut écrire, à un moment il faut le dire et mettre ça noir sur blanc. Ce que j’ai reproché à mes parents je pense qu’un jour mes enfants me le reprocheront parce-que je n’en ai pas parlé.

Mais le déni, le refoulement, l’amnésie est  un préalable de la reconstruction. Tu ne peux pas passer ta vie à pleurer sur le nombre de personnes que tu as enterré, tu ne peux pas passer ta vie à pleurer sur ce que tu as raté parce-que aujourd’hui j’ai 50 ans et 30 ans de ma vie sont partis : 10 ans de terrorisme et 20 ans de période Bouteflika, tu crois que quelqu’un va me les rendre ? Je ne vais pas dire que j’ai vécu en deuil pendant ces 30 années ! Chaque petite chose que je réussissais à faire était un succès, chaque petit pas que je faisais en avant, sans jamais avoir été cooptée par qui que ce soit, je l’ai eu parce-que je me suis donnée la peine. C’est des pas de fourmis, j’ai rien fait ! Mais j’étais heureuse de chaque pas de fourmis que je faisais, mais en avant. Tant que c’était en avant kount fel feyda hada ma kan. »

Directrice de la radio chaîne 3 : 2 ans intenses

Le 5 juillet 2012, après quasiment jour pour jour 21 ans de carrière, Lalia Behidj est nommée directrice de la radio chaîne 3. Une nomination on ne peut plus inattendue pour elle, qui suscitera stupeur et inquiétude : « J’ai été extrêmement surprise de la nomination, surprise au point d’en être traumatisée. […] J’ai passé 10 jours dans le bureau enfermée en me disant mais qu’est ce que je vais faire ? Qu’est ce qui me tombe dessus ? […] Et puis je me suis dit quoi que tu fasses de toutes les façons il y aura toujours quelqu’un pour te critiquer, alors essaye d’inventer ton style. »

Son style ? Commencer par refuser de « faire la courroie de transmission » en ayant pour objectif d’assurer un maximum de liberté en slalomant entre les instructions et directives venant d’en haut. Ceci, afin d’informer le plus objectivement possible.

En plus de la campagne présidentielle pour un 4ème mandat brigué par A. Bouteflika, ces 2 années comptent l’enterrement de 4 anciens présidents, l’invasion du Mali par les forces françaises, l’attaque de Tiguentourine et l’AVC puis la disparition de Bouteflika. Gérer la couverture médiatique de tout cela ? « J’ai l’impression d’y avoir passé 15 ans pas 2. Le plus dur était de gérer une rédaction qui avait différentes tendances, parce-que ce n’est pas des petites personnalités qu’il y a à la chaîne 3 ! C’est des personnalités assez fortes et où il y avait une volonté manifeste de dire la ‘vérité vraie’ ».

Sur un plan plus personnel elle dit avoir vécu : « 2 ans intenses où je me suis construite, où j’ai appris énormément […] et c’est ça le véritable challenge : accepter de mettre ta petite personne et ton confort de côté, mais pour vivre quelque chose d’extraordinaire. »

Lorsqu’on lui demande rétrospectivement de quels accomplissements elle est la plus fière, elle nous affirme après quelques secondes d’hésitation : « Je n’ai rien fait ». En réponse à nos regards mi-surpris mi-amusés elle ajoute « Non, honnêtement j’ai rien accomplit. Le sort a fait que j’ai rencontré des gens comme Yazid Ait Hamadouche. […] C’est un parcours parsemé de magnifiques rencontres. Je n’ai pas été à l’école de journalisme, j’ai été élevée par des journalistes, et quels journalistes ! Et j’en suis extrêmement fière. Mais moi … non je ne pense pas avoir fait quelque-chose d’extraordinaire. »

Femme engagée 

Femme de média mais aussi femme engagée, elle s’est investie au fil des ans dans de nombreuses opérations citoyennes telles que « Les jeunes talents dans la lutte contre le SIDA » ou « Les éboueurs de la mer » qu’elle qualifie d’ « or en barre ». Lalia rend de nouveau hommage à Yazid Ait Hamadouche, dont le nom et la mémoire ne cesseront de resurgir au cours de la conversation, « qui a su transformer et concrétiser cette idée [Les artistes contre le SIDA] en un projet qui a perduré. ».

Pour ce qui est des « éboueurs de la mer » le défi était de « réussir à mettre en phase le réseau des associations et le réseau des radios locales et le même jour faire sortir des algériens, des algériennes et des enfants pour nettoyer leur pays. Dans la notion de nettoiement, c’est plus qu’un acte écologique c’est la symbolique qui était forte […] C’est juste génial, c’est na99i bladek ! »

Lalia Behidj fait également partie de l’association de lutte contre la violence routière « Tariq essalama » et occupe le poste de présidente de la commission égalité des genres à COPEAM (Conférence Permanente de l’Audiovisuel Méditerranéen), qui vise à promouvoir l’égalité des sexes dans les médias.

En référence à l’impact positif que chacun de nous peut avoir dans notre société, elle nous atteste avec grande conviction : « On a tous une phase obscure et une phase claire, tout est une question de stimuli. Quand on stimule ta phase obscure, en période de guerre, il n’y aura que ta phase obscure. Mais en période de paix ta phase lumineuse attend juste des stimulations pour pouvoir s’exprimer et c’est exactement ce qui s’est passé depuis le 22 février. Je sais que nous sommes tous pareils. »

Révolution du 22 février ou la révolution du sourire

Après 20 ans de monotonie bouteflikienne, le 22 février a été pour nous tous intense, inattendu et lumineux d’espoirs et d’aspirations. Lorsqu’on évoque le hirak, elle s’avance un peu plus en avant sur son siège et, d’un sourire radieux, nous affirme : « Je suis très heureuse de ce que j’ai vu de nos enfants. L’Algérie a fait de beaux bébés : intelligents, beaux, dynamiques et bourrés d’humour. L’humour est une arme que j’ai beaucoup vu dans ma jeunesse,  dans les années 80 quand tout était verrouillé il y avait énormément d’humour. Pendant la période de terrorisme ça a complètement disparu. Avec Bouteflika c’était en construction. Quand j’ai retrouvé l’humour, le 2nd degré des algériens je me suis dit c’est bon nous sommes de retour, on est dans une phase de reconstruction.

Je suis une optimiste, pas bizounours mais optimiste, parce-que je sais que nous avons de quoi construire quelque-chose de bien. Je suis fière des enfants que nous avons faits malgré l’école qui a été critiquée, malgré l’université qui a été critiquée, nos jeunes sont brillants. On a du géni dans notre ADN que le grand méchant système a juste travaillé à mettre en veilleuse, sans jamais pouvoir le faire disparaitre.

Quoiqu’il arrive,  je ne sais pas de quoi demain sera fait, je suis heureuse d’avoir été vivante et d’avoir pu voir ce qui s’est passé. Yazid Ait Hamadouche Allah yerahmou n’aura pas vécu ça, et ça a été ma plus grosse frustration. Je le vis comme un énorme privilège.

Je ne boude pas mon plaisir quand l’équipe nationale gagne, parce-que c’est une source de bonheur, je ne boude pas mon plaisir quand le petit voisin décroche sa 6e et qu’on m’invite à un café pour fêter sa réussite. Je refuse qu’on nous interdise d’être heureux. Le hirak, avec tout ce que ça a ouvert comme voies, a été des petits segments de bonheur. Ne m’empêchez pas d’être heureuse. »

En référence à la crise politique actuelle et à la difficulté manifeste de mettre en place une transition qui contente tout le monde, elle est convaincue que la solution sera trouvée et qu’elle sera « purement algérienne », mais qu’il faut surtout prendre garde à ne pas « rater la bretelle de sortie ».

« Je me rends compte que ma génération se trouve un peu entre les deux. On a été victimes des vieux qui nous ont dirigé et qui n’ont pas lâché, on est proche de la retraite et il est déjà temps de passer la main à nos enfants, et on n’a jamais travaillé à tenir les manettes, on n’a pas d’expérience vécue dans le management de ce pays, mais je suis convaincue que la solution sera trouvée et elle sera purement algérienne. Nous allons vers une solution de toutes les façons, mais je ne suis pas madame soleil je n’ai pas de boule de cristal ! »

Un ancrage, trois syllabes : AL – GE – RIE

Pas de boule de cristal pour deviner ce que l’avenir nous réserve ironise-t-elle, mais quel avenir voudrait-elle voir apparaître ? Quels sont ses espoirs pour la nouvelle Algérie ? Elle nous répond catégoriquement : « On est déjà dans la nouvelle Algérie. On est foncièrement dans la nouvelle Algérie. Tu sais il y a avant Jésus Christ – après Jésus Christ, il y aura avant Boutef – après Boutef. »

Après une courte pause elle ajoute : « J’ai vécu ça bon Dieu j’arrive toujours pas à y croire. C’est dire que la frontière du possible a été déplacée. »

L’interview touche à sa fin et pour être honnêtes on aurait aimé la prolonger d’au minimum 4 heures, comme une épreuve de philo au bac, pour mieux cerner le sujet qu’est Lalia Behidj, car on repart avec la nette impression d’avoir à peine effleuré la surface.

Ce qui nous aura le plus marqué est son éloquence, son impressionnante capacité à capter l’attention de son auditoire en maniant les mots pour décrire nos maux, mais surtout, en éternelle optimiste, pour dépeindre nos espoirs.

Ultime question en 3 syllabes AL-GE-RIE.  Que représente l’Algérie pour toi ? La réponse nous a émues, électrisées, fait sourire bêtement. La voici :

« L’Algérie c’est ce qui m’a été inoculé, c’est quelque chose que j’ai dans mon ADN. […] A chaque décollage d’avion – wallah je te dis la vérité ! – pour aller en mission 4 jours dans un bled, n’importe-lequel, le fait de sortir des frontières j’ai la larme à l’œil. Dire que l’Algérie coule dans mes veines ce n’est pas un vain mot, c’est quelque-chose que j’ai dans les trippes. Quand on dit « j’ai mal à l’Algérie«  c’est j’ai souffert physiquement. 

L’Algérie est une maladie. C’est quelque-chose qui est inoculé, qui est contagieux, qui est transmissible. Contagieux parce-que y en a beaucoup qui ne sont pas algériens et qui le sont devenus par la force des choses… par contact je pense. Mais c’est clair l’Algérie tu l’aimes ou tu la quittes. C’est pour ça que je pense beaucoup à ceux qui sont partis, parce-qu’ il est difficile de vivre dans ce pays mais c’est encore pire de vivre en dehors. J’ai bien fait de rester finalement. »

4 pensées sur “Lalia Behidj – L’architecte de la radio”

  1. C’est une vieille amie de l’epau dont j’avais plus de nouvelles et que retrouve à travers cette interview .Bonne continuation Lalia

  2. Volontaire, perspicace, positive, inspirante, aimante, sensible, magnanime, modeste et patriote! Merci pour ce portrait, bien fait, bien écrit. Il confirme que j’ai eu beaucoup de chance de connaître Lalia.

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