Cet après midi de août, alors que la vie semble arrêtée sous les rayons pesants du soleil, Faiza Antri Bouzar, m’ouvre les portes de l’atelier de sa marque FAB, à Jnan Hydra. 

D’un grand sourire, elle m’invite à entrer et nous nous installons dans une pièce embaumée du doux parfum de la création. 

Magazine de modes sur la table basse, tenues traditionnelles accrochées à la penderie, il n’y a aucun doute, nous sommes bien dans un atelier de haute couture.  

A 42 ans, Faiza Antri Bouzar est créatrice de mode. Sa marque FAB fête cette année ses 10 ans. Point culminant dans sa carrière, elle a tenu à fêter cet anniversaire symbolique en organisant un défilé le 16 mai. 

Maman de deux enfants, Faiza n’en est pas moins une femme active, businesswomen à la tête d’une entreprise florissante. Souhaitant rompre avec les idées reçues qui ont tendance à considérer qu’une vie professionnelle riche est incompatible avec une vie de famille, elle s’est efforcée de donner autant à ses enfants qu’à sa carrière, convaincue que trouver cet équilibre est le challenge des femmes modernes. 

Sa famille ayant été contrainte de fuir pendant le terrorisme, elle obtient son BAC en France en 1996 puis poursuit ses études supérieures dans une école de commerce. Son Bachelor en main, il est temps pour elle de rentrer dans son pays. 

« J’ai  vécu 6 ans en France, c’était une expérience à la fois positive et négative. Positive car c’est toujours bien de partir, découvrir de nouvelles contrées et cultures. Mais j’étais à Nice et les gens étaient un peu réticents vis à vis du monde musulman, surtout qu’on était en plein terrorisme … »

Ce climat ne l’encourage pas à rester en territoire étranger, et au même moment, le devoir l’appelle en Algérie…  

Ainée de 4 enfants, elle sent qu’elle doit aider son père dans l’entreprise familiale, la bijouterie Antri Bouzar. L’atelier étant un milieu majoritairement masculin, elle est confrontée à la réticence de son père quant au fait de la laisser s’occuper de l’atelier, elle occupe donc un poste dans les bureaux. 

« Un atelier n’est pas censé être dirigé par une femme. C’était impensable pour lui que je travaille à l’atelier. C’était un monde ouvrier et d’artisan, un monde d’homme. » 

Après un tête à tête plus ou moins tendu entre père et fille, et ayant besoin d’une personne de confiance, il finit par lui confier la direction de l’Atelier.
«  Pour moi je devais être là, à l’atelier, fille ou garçon, ce n’était même pas le genre qui décidait, en tant qu’enfant je devais être là. Et J’ai réussi car il a accepté le changement.» 

Cette première victoire est un tournant dans sa vie, sa première expérience dans le leadership qui forgea sa façon d’appréhender les relations entrepreneuriales. « Je devais vraiment mettre en pratique l’humilité, je devais m’intégrer, il ne s’agissait pas de donner des ordres ou de taper du poing, il fallait du leadership et tu ne peux pas mettre en place du leadership si tu n’as pas la confiance des gens avec qui tu travailles» 

Profil bas et humilité sont les mots d’ordre de Faiza à ses débuts. Se remémorant ses premiers pas, elle nous confie qu’elle leur avait dit dès le début « je suis votre petite soeur, vous êtes mes grands frères montrez moi le chemin » 

Qualifiant son approche de ‘Silmiya’, elle met en évidence la similitude avec notre révolution. « Au 21e siècle les révolutions comme à l’indépendance ça ne marche plus. Ce que nous vivons c’est une révolution à la féminine car une femme, une mère, ne veut pas que le sang coule. Dans ma démarche à l’atelier,  il y’avait de la silmiya » 

Consciente des aprioris de ‘fille à papa’ dont elle pouvait faire l’objet, elle privilégie une démarche inclusive, et solidaire leur montrant qu’elle était prête à améliorer les choses pour eux. Rapidement elle réussit à nouer une relation bienveillante avec l’équipe « J’ai réussi à m’intégrer, ils m’ont acceptée, on discutait et ils me racontaient leur vie, il fallait savoir les prendre. » 

Après 8 ans dans l’entreprise familiale, la jeune femme ressent le besoin de relever de nouveaux défis. C’est alors qu’elle se lance dans l’enseignement du marketing dans deux écoles d’Alger. Jeune, elle apporte beaucoup de fraicheur. Cette parenthèse est pourtant assez courte puisque quelques années plus tard, elle décide d’entreprendre un virage à 180 degrés. 

Alors cliente chez un couturier dénommé Fouad, celui ci lui confie qu’elle a un don pour la création. Réticente, Faiza lui rétorque qu’elle ne sait même pas faire un ourlet. Sa réponse est décisive, ‘le plus important c’est les idées’. Avec du recul, Faiza réalise qu’il avait raison «  Yves saint Laurent n’a jamais cousu non plus, Christian La Croix pareil… » . 

L’année de la création de son entreprise, les évènements s’accélèrent pour Faiza.  « L’année où j’ai lancé mon entreprise j’ai divorcé et je découvrais en même temps que j’avais une maladie auto-immune. Donc ce n’était vraiment pas du gâteau ». Face au regard malveillant de la société et la diffamation dont elle a pu être victime, Faiza garde deux mots en tête : résilience et abnégation. 

Le 8 mars 2010, quelques mois après son divorce, elle est invitée par une association de femmes lors d’un évènement. « Il y’avait l’association femmes battues, femmes dans la rue… et là je me suis dit que je n’avais pas le droit de verser une larme car je suis trop bien lotie pour me plaindre. Le fait de regarder le verre à moitié plein m’a sauvé. »

Bien décidée à vivre sa vie selon ses convictions, elle s’est libérée progressivement des carcans de la société, et surtout de haute société dont elle considère les tabous beaucoup plus ancrés «  Etre bloquée entre ‘ça ne se fait pas’ ‘ça ne se dit pas’ ‘ma iwalemch’, ça ne me convenait pas. J’avais envie de vivre selon mes convictions, ça ne m’empêchait pas de sortir danser et faire la prière de Fajr, Ça fait partie de ma personnalité »

Grandir dans un atelier…

Faiza a pour ainsi dire grandi dans les ateliers. Depuis l’âge de 5 ans, elle est habitée par les sons et les odeurs et est imprégnée des valeurs du labeur, de la rigueur, de la répétition et de l’exactitude du geste. Son grand père, maître, a formé la plupart des bijoutiers d’Alger. Sa rigueur dans le travail elle la tient de lui. 

Valoriser les métiers d’art, les gens qui travaillent avec leur main et qui sont toujours dans l’ombre est essentiel pour la jeune créatrice. 

« Je ne suis rien sans mon équipe. On s’est beaucoup moqué de moi sur le fait que je déclarais tous mes employés. Mais aujourd’hui après 10 ans, j’ai une équipe soudée qui me suit et qui reste là, même pendant les moments difficiles».  

« je veux donner une dimension presque philanthropique à l’artisanat : la rigueur et l’humilité face à l’oeuvre. L’artisan veut donner la valeur à son oeuvre, il se cache derrière celle-ci.»

Lorsqu’elle reçoit en héritage un karakou vieux de 120 ans, elle a un déclic. 

« Mon arrière grand mère l’avait porté à 13 ans lors de son mariage et elle a eu 17 enfants. On voit l’évolution sociologique entre mon arrière grand mère et ses filles. C’est très important en tant que femme algérienne. J’ai aussi remarqué que les algéroises ne portaient pas trop les vêtement traditionnels, la colonisation a eu beaucoup plus d’impact sur Alger. Les algérois sont restés proches de leur langue et de leur religion, le vêtement a été abandonné et c’est dommage car ça se perd, si ça ne se porte pas ça disparait. Je me suis dit que je devais exploiter ça. » 

Elle s’engage alors dans un premier temps auprès du vêtement traditionnel pour lui redonner une seconde vie. Aujourd’hui Faiza veut démocratiser cette veste. Invitée par le département d’état des Etats Unis en 2017, elle a d’ailleurs eu l’occasion de rencontrer plusieurs personnalités et d’habiller certaines stars du petit écran telles que Anne Dudek.

L’Algérie bi Akmaliha

Se revendiquant comme Algérienne avant tout, la créatrice ne se met pas de limite. S’appropriant les tenues traditionnelles des 4 coins du pays, elle voit en ces tenues un héritage commun de notre algérianité. 

« Dans l’Algérie d’aujourd’hui il y’a tout, du berbère, de l’arabe, de l’ottoman, du phénicien mais également de la culture française et européenne. On ne peut pas s’amputer d’une partie sinon ce n’est plus algérien. Je veux parler arabe, j’aime la musique kabyle, la musique des touaregs et j’ai l’impression d’être du désert quand j’écoute Diwane Bechar. Pourquoi me cantonner à la wilaya d’Alger ? Je veux être algérienne. Je veux faire la tenue des touaregs, la robe kabyle, la gandoura. Mes filles ont des origines de l’est, donc je me suis appropriée la tenue de Annaba aussi ».

Pour Faiza, l’ennemi numéro 1 de l’Algérie c’est le régionalisme. « Il faut dire qu’avant tout nous sommes algériens mais cela n’empêche pas de developper les dialectes. J’étais à école à Alger,  je parlais algérois et on se moquait de moi. Je ne veux pas qu’on se moque de l’algérois, tout comme je ne veux pas qu’on se moque du kabyle ou du tlemcenien, il faut que tout le monde soit à l’aise avec qui il est. Je suis fière de mon arabité comme je respecte l’amazigheté. Je ne veux pas qu’on me pousse dans le déni de mon arabité. Je suis fière d’être algérienne et être algérienne c’est tout ça » 

Se réconcilier avec notre histoire et nos identités multiples qui forment l’identité algérienne, c’est le défi de la société algérienne aujourd’hui. Faiza souhaite promouvoir un discours fédérateur. D’ailleurs, amour et générosité sont les moteurs de ses créations. Elle nous confie que plusieurs clientes de tout le pays  lui apportent de vieilles tenues traditionnelles afin de s’en inspirer et leur donner un nouveau souffle.

Par ses créations, Faiza rend un hommage tout particulier à la femme algérienne, une femme algérienne forte et émancipée. Se revendiquant comme féministe, elle précise toutefois qu’il s’agit d’un féminisme propre qu’elle a modelé à sa sauce. « Je suis pour la défense des droits des femmes, pas contre la gente masculine». 

Ce féminisme à la Faiza s’exprime dans ses créations. « Je ne suis ni pour la dictature du voile ni pour la dictature de la nudité. Une femme émancipée c’est une femme qui fait seule ses choix. Je suis pour respecter la voix des femmes. Je respecte une femme qui décide de se voiler de la même façon que je respecte une femme qui décide de porter un décolleté.  » 

Lorsqu’elle reçoit des commandes, elle nous confie qu’elle reste fidèle au maximum aux demandes de ses clientes, n’essayant en aucun cas de les influencer. La tenue doit être le reflet de la personne qui la porte. 

Dans ses créations, on trouve de tout, « toutes les femmes peuvent se retrouver dans l’identité de ma marque » 

Une Algérienne Farouche 

Partir ? La question s’est posée quelque fois. Après son divorce, Faiza s’est vu offrir une belle opportunité au Canada. Mais après réflexion, elle décide de rester. 

« J’aime beaucoup ce pays, je connais ses difficultés mais j’en fais partie. Et puis aujourd’hui l’entreprise et là, je pourrais éventuellement ouvrir une succursale, m’agrandir, mais pas déménager. L’Algérie sera toujours là. Je suis une algérienne farouche. Je veux faire entendre ma voix. » 

Dans le contexte de la révolution actuelle, Faiza veut contribuer à la construction d’une nouvelle Algérie. « L’Algérie est leader dans cette démarche actuelle de la Silmiya, on vit une révolution des pensées, les jeunes ont pris l’espace. On est dans une société qui vénère les ainés et aujourd’hui il y’a eu un renversement de la situation, les jeunes ont dit non » 

Un non, longtemps étouffé par le poids lourd du passé rythmé par la colonisation, la guerre d’indépendance et le terrorisme. D’après Faiza, les jeunes ont la légèreté et la liberté de dire non. Cette jeunesse courageuse doit être épaulée et soutenue.

Cette révolution, Faiza la porte au plus près de son coeur. « Je suis pour la justice et la paix pour tous. Souvent, on a l’impression que les algérois ont été favorisés, ou du moins épargnés par le pouvoir. Mais ce n’est pas vrai, mon grand père a participé à la guerre d’indépendance, il a été torturé et au lendemain de la victoire, il a vécu une véritable omettra. Premier Préfet d’Alger pendant 6mois, il a été évincé d’un coup. Toutes les régions ont été touchées, à tous les niveaux les gens ont été brimés et on leur a volé leur révolution. » 

Aujourd’hui, Faiza espère qu’on parviendra à construire une Algérie forte, respectueuse de tous. « On est tous des enfants de l’Algérie et on mérite tous de vivre dans la dignité. »  

D’après elle, les changements doivent s’opérer dans la douceur « Je ne pense pas la vivre, la nouvelle Algérie, ça va être long pour que les institutions soient fortes et qu’il n’y ait plus de corruption car celle-ci est à tous les niveaux, ça va être laborieux » 

Cependant, il n’est pas permis de baisser les bras, et Faiza est bien décidée à garder espoir, l’espoir de voir un jour une Algérie propre sur tous les plans. « Au sens figuré et au sens propre » plaisante elle. 

L’entrevue touche à sa fin, et Faiza me propose de faire un tour de l’Atelier, proposition que j’accueille avec enthousiasme. Je découvre ainsi les deux pièces consacrées à la couture, temples du foisonnement de la création dans un désordre inspirant à l’image d’un cerveau bouillonnant d’idées. Tissus en abondances, fils d’or, perles, tout est réunis, créant ainsi un éventail de possibilité. Je découvre par la suite quelques uns de ses créations, des tenues aux broderies si différentes les unes des autres et toutes témoignant d’un savoir faire et d’un gout très raffiné. Je laisse vagabonder mon esprit dans la pièce et me surprend à imaginer une reine des Aurès vêtue de cette tenue aux broderies d’inspiration berbère, prête à combattre avec élégance, puis une Algéroise coiffée de son khit errouh agitant sa mhirma alors qu’elle danse élégamment au rythme du Oud dans ce Karakou aux riches ornements, ou encore une princesse  Tlemcenienne sous le poids de sa Chedda au velours somptueux. 

Finalement, la mode est un moyen de résister comme un autre. Faiza me rappelle le personnage de Nedjma dans le film Papicha de Mounia Meddour, toutes les deux déterminées et audacieuses, refusant de se plier aux dictats de la société. La tenue d’une femme n’est pas anodine, c’est son alliée, son armure, celle qui lui donne à la fois sa force et sa splendeur.