Sur deux chaises branlantes, entre deux voitures, au fond du parking de la Fac centrale, rue Didouche Mourad. C’est dans ce cadre atypique qu’a eu lieu mon entrevue avec Katia.

Nous avons rendez-vous mardi, en début d’après-midi, après la marche des étudiants. Katia est étudiante et représentante de sa promotion auprès de l’assemblée générale des étudiants de la Fac centrale d’Alger.

Légèrement essoufflée et rougie par la marche et la chaleur de cet été qui n’en finit plus, elle s’affale sur la chaise de bureau bancale. Elle me dira plus tard qu’elle n’avait pas dormi la veille, se faisant du souci au sujet de l’organisation de la marche : « la veille des mardi on s’attend au pire… ».

Naturellement, on se met à échanger des nouvelles de la manifestation. On s’accorde à dire que ce 28ème  mardi de contestation est spectaculaire. Il marque indéniablement la rentrée sociale et étudiante et la recrudescence de la mobilisation des algérois. « Beaucoup plus de vieux que d’habitude » me dit-elle, « ça nous fait plaisir parce-qu’ on reçoit des encouragements, un soutien fou de leur part, c’est ce qui nous rend plus forts ».

Eclosion d’une révolution et début de l’engagement

La veille du 22 février « j’étais ici avec une pote à la Fac, je lui ai dit demain ce sera la guerre … j’appréhendais bezzaf la marche ». Katia n’a pas marché le 22 février,  comme beaucoup, ses parents ont eu peur pour sa sécurité, craignant que la manifestation tourne à l’émeute.

« C’est drôle » me dit-elle « mon père me disait quelques jours plus tôt : dans tous les pays, la révolution commence par les étudiants. Il m’appelle le vendredi 22 février à 12h en me disant : écoute c’est vrai que je t’ai dit que ce sont les étudiants qui commencent la révolution mais pas toi. » 

Elle consent donc à ne pas sortir le 22 février, mais participe en cachette avec sa sœur à la marche du collectif Mouwatana, le dimanche 24 février.  Qu’est-ce qu’elle a ressenti au milieu de cette foule unie, déterminée, en marche ? Elle me répond très vite « de la peur » avant d’ajouter « à un moment j’ai eu un déclic, je me suis dit c’est fini j’ai plus peur. Ils veulent quoi ? Nous tuer ? On est déjà morts ». Donc vous avez foncé ? « Non on n’a pas foncé, zdemna. C’est différent. »

A la Fac, les étudiants commencent très vite à s’organiser, ayant pour volonté de « créer un mouvement estudiantin propre à nous ». Le 10 mars a eu lieu la première assemblée générale des étudiants de la Fac Centrale : « On était 300 dans un amphi’, on ne se connaissait pas du tout. C’était pire qu’au parlement algérien. Il y avait des idéologies de partout, ça criait de partout, mais heureusement des  propositions ont émergé ». Suite à la première assemblée, des comités avec des représentants ont été créés, c’est alors que Katia propose de représenter sa promotion.

Un combat pour le pays, résistance de la jeunesse algérienne

Les étudiants sont mobilisés depuis presque 9 mois, faisant face aux tentatives d’intimidation, aux arrestations arbitraires et souvent aux violences physiques au cours des marches. Consciente du danger, Katia est convaincue qu’il n’y a pas de retour en arrière possible : «Il ne faut plus avoir peur, si on a peur maintenant khlas wesh 93adelna ? On a franchi une étape, un aller sans retour […] Je ne laisserai plus le terrain aux corrompus, aux lâches. C’est inacceptable ». Emportée par l’émotion, elle me dit les larmes aux yeux, la gorge serrée « Ils ont des matraques, ils ont des casques, ils ont des boucliers, on a le peuple. Tu as le peuple, rebbi et ta conscience. »

Quel est ton combat ? La question la prend de court. Après quelques secondes de réflexion elle affirme « Mon combat c’est de dire non. C’est de refuser quand ça ne me plait pas, c’est de prendre en considération la voix du peuple. C’est de ne plus accepter hadik el hogra, le mépris. »

Pour elle, le changement doit impérativement commencer par nous et en nous : «  Je sors pour un changement radical ta3 echa3b. […] J’aimerais sortir un jour, marcher ici dans les rues d’Alger et voir des personnes qui chantent, qui dansent, qui acceptent l’avis d’autrui. L’amour. Il nous faut un changement radical ; Et pour changer il nous faut une vraie constitution ; Et pour une vraie constitution il faut qu’ils changent. C’est un système auto-rotatif. Echa3b yetbeddal, w houma yetbeddlou, w la constitution tetzyar. »

9 mois de lutte, retour sur 2 moments forts

En 9 mois de lutte, 2 événements semblent avoir le plus marqué Katia. Pour commencer, l’incursion des étudiants au panel, selon elle une victoire incontestable pour le Hirak.  

Mardi 17 août au matin, Katia et quelques amis sont attablés dans un café avant la marche. C’est alors que le petit groupe apprend que le syndicat des étudiants sera présent au panel afin de « parler au nom des étudiants ». Ils décident de s’y rendre afin de confronter les participants au panel et  faire savoir que ceux-ci n’ont pas la légitimité nécessaire pour les représenter. Katia tient à rappeler que les jeunes présents n’y étaient pas en tant que représentants mais en tant qu’étudiants libres.  «On était une trentaine. Il n’y avait ni civils, ni flics, ils ne s’y attendaient pas » se remémore t-elle « Même siyed ta3 yetnehaw ga3 ja yhami 3lina ».

Néanmoins, l’euphorie de la victoire ne durera pas longtemps : « En rentrant,  je n’avais pas encore enlevé mes baskets que j’ai entendu la nouvelle : les étudiants du panel font partie du RAJ ». Elle me confie en rigolant « Le plus fou c’est que je ne connaissais même pas le RAJ ». S’en est suivit une large campagne de discréditation sur les réseaux sociaux et sur certains médias privés. « Ils ont compris l’importance des réseaux sociaux » me dit-elle, c’est pourquoi « il ne faut pas laisser le terrain aux doubab électronique ». 

Un deuxième événement, cette fois plus festif, a été marquant pour la jeune étudiante : El Iftar à la Fac Centrale pendant le ramadan. Après un refus catégorique du recteur suivi par des négociations à n’en plus finir, les étudiants décident malgré tout d’organiser le repas de rupture du jeûne dans l’enceinte de l’université.

Une collecte de fonds a été organisée et s’est élevé à près de 40 000 Da. Katia accompagnée de 2 amis se sont occupés de faire les courses au marché de Meissonier : « les vendeurs de fruit et légumes nous ont rajouté au moins 3 kg de chaque, juste pour les étudiants ! ». Une gargote en face de la Fac leur a permis d’utiliser le local pour cuisiner. Au menu : chorba, boureks, tadjine zitoune, t3am b’lben et lham lehlou. Autant dire qu’ils n’ont pas fait les choses à moitié. Une soirée de convivialité, de fraternité et surtout de partage dont elle garde un souvenir indélébile : « C’est comme si on était fel 3ars et hna mwaline el 3ars » .

Au-delà de l’ambiance festive, de la nourriture et des bonnes blagues, cette initiative leur a permis de se réapproprier leur espace, l’endroit où ils passent le plus clair de leur temps : « Je passe plus de temps à la Fac que chez moi. Chez moi, je rentre, je dors et je sors pour aller la Fac Centrale. C’est devenu chez nous ! On a fait un iftar chez nous.»

On a grandi au rythme de cette révolution

Rétrospectivement « quand je regarde nos photos [avant le 22 février], on était petits. On a grandi ». Faisant partie de la même génération que celle de Katia je ne peux qu’être profondément d’accord avec ses mots. Nous avons grandi au fil de cette révolution, au rythme des vendredis et des mardis. Faisant face à des événements qui souvent nous dépassent et à des doutes qui nous étaient jusqu’ alors étrangers : « J’ai eu des crises d’angoisse en me disant ‘ils ne méritent pas’, mais quand tu aimes ton pays, tu as beau te plaindre,  telha9 tlata sbah tu prends ton sac et tu sors. […] Si jamais un jour je quitte le mouvement je ne me le pardonnerai jamais. »

L’interview touche à sa fin, il est l’heure de poser la question fatidique, celle qui est habituellement accueillie par des « ah ! » amusés et des mines concentrées. Qu’est-ce que l’Algérie ? Sa réponse me fait sourire de par son originalité et son naturel : « L’Algérie c’est comme une tasse de café. Au début c’est amer et puis au bout d’un moment tu te rends compte que c’est succulent et tu deviens addicte. »

Katia est une fonceuse. Une jeune algérienne qui ne semble avoir peur de rien, bien décidée à aller de l’avant quoi qu’il arrive. Comme elle le dit si bien : « Je pars du principe qu’il faut oser. Lazem tezdem ». Elle est souvent au premier rang des manifestations et fait partie de ceux qui tracent la voie malgré les cordons policiers, les bousculades et les tentatives d’intimidations. Son engagement, sa détermination et sa soif de liberté forcent l’admiration et conforte une conviction : L’Algérie est entre de bonnes mains, celles de ses enfants en révolution.

2 pensées sur “Katia – L’étudiante engagée”

  1. Fabuleux… à en avoir les larmes aux yeux… Bravo à vous Katia et bravo à la (le) journaliste qui a rapporté vos magnifiques propos… tahiya el’Djazair🇩🇿🇩🇿🇩🇿
    Une grande fan de café 😘

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