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10h. Au milieu de l’effervescence matinale propre aux rues d’Alger centre, nous dévalons la rue Didouche Mourad rapidement afin de gagner quelques minutes malgré notre retard. 

Khaled Drareni est déjà là, souriant, il nous rassure « j’habite juste là, ce n’est rien ». Nous entrons dans un café, à la recherche d’un lieu plus calme pour discuter. 

Aujourd’hui c’est l’intervieweur interviewé, d’où la légère pression qui pèse sur nous, celle d’être à la hauteur face au professionnel. 

D’un ton calme il se présente en quelques mots. Journaliste depuis 13 ans, Khaled Drareni se considère comme un pur produit de l’école algérienne. Il a fait son école primaire et son collège à Alger centre avant d’entrer au lycée du sacré coeur. Il fait par la suite des études de droit puis de sciences politiques à l’université d’Alger.  

Lorsqu’on lui demande pourquoi il s’est orienté vers le journalisme à la fin de son parcours universitaire, il répond assez instinctivement « j’ai exercé le journalisme par un pur hasard, c’est même le journalisme qui m’a choisi. J’ai fini mes études et je ne savais pas quoi faire. J’ai cherché du travail, je postulais, je lisais les petits annonces, mais ça n’a pas donné grand chose. Un jour, mon père m’a demandé pourquoi je n’irais pas travailler au journal La Tribune ». 

Ce fut le début de son aventure. Il commence ainsi en avril 2006 dans la rubrique internationale dans laquelle il restera 2 ans. Lui qui n’avait jamais écrit d’articles, c’est dans la presse écrite, qu’il qualifie de « meilleure école », qu’il fait ses débuts. « A la presse écrite on nous apprend à sortir, écrire, se réunir en rédaction ». En somme, les étapes essentielles du métier journalistique. 

Khaled Drareni apprend sur le terrain. Après ses deux années à La Tribune, il rejoint pour deux autres années Algérie News. Soucieux de maîtriser le monde des médias dans sa globalité, sa carrière évolue inévitablement vers la radio et la télévision. Il rejoint d’abord la radio Algérie internationale dans laquelle il présente le journal francophone de 21h30 puis la chaîne 3 dans les journaux de la matinale.  

Avec du recul, pour lui, choisir entre la presse écrite, la radio ou la télévision, est un choix difficile. « Chaque média a sa particularité. La radio a une magie incomparable par rapport à la télévision. On y apprend à parler, les gens nous connaissent sans vraiment nous connaître, ils connaissent notre voix ». 

Aujourd’hui, Khaled Drareni est un journaliste indépendant. Il dirige le média électronique Casbah Tribune qu’il a fondé le 1er novembre 2017 et est également correspondant pour TV5 monde, Reporter sans frontière et quelques autres médias français. 

Son professionnalisme retentit au delà de nos frontières. Il s’est d’ailleurs illustré lors d’une interview accordée par Emmanuel Macron en pleine campagne électorale. Ce dernier avait, à cette occasion, qualifié la colonisation de crime contre l’humanité et avait considéré que des excuses étaient nécessaires. 

Aujourd’hui, cette interview il en est fier, mais sa plus grande fierté réside dans le fait qu’il ait participé à ré-ouvrir le débat autour de la colonisation. « Dans les semaines qui ont suivies, il y’a eu plusieurs articles, témoignages, contributions qui n’auraient pas vu le jour sans cette déclaration ». 

Khaled Drareni, un journaliste, un homme engagé, et parfois les deux. 

« J’ai toujours pensé qu’un journaliste ne devait pas être engagé, qu’un journaliste devait informer. Mais j’ai changé d’avis avec le temps. Depuis le 22 février j’ai décidé de ne plus me taire comme parfois je pouvais le faire » 

Depuis le 22 février, Khaled Drareni n’a manqué aucun vendredi.  «  Le 22 février au matin nous étions beaucoup de journalistes sur place et beaucoup de photographes. J’y étais à 10h il n’y avait pas de monde, il y’avait même des arrestations. J’y suis retournée a 13h, et nous, journalistes présents et correspondants, nous avons eu cette chance de voir la manifestation naître sous nos yeux. Des groupes de centaines de personnes se sont transformés en groupes de milliers de personnes. Tout a commencé à la place du 1er mai avec le groupe venue de la rue Hassiba Ben Bouali, puis le boulevard Amirouche, la Rue Hocine Asselah, la Grande poste, l’avenue Pasteur, le tunnel des facultés, le boulevard Mohamed 5, le boulevard Krim Belkacem, jusqu’au palais du peuple… C’était une fierté d’être sur place, nous avons assisté à cette extraordinaire manifestation qu’on ne pouvait même pas imaginer.  Depuis je n’ai raté aucun vendredi ni aucune manifestation estudiantine. J’ai ce besoin d’informer les gens et je sais que les gens attendent d’être informés. » 

Vers une évolution de la liberté de la presse ? 

Très optimiste sur la révolution du 22 février, Khaled Drareni ne peut cacher toutefois une légère perplexité quant à l’évolution de la liberté de la presse. C’est avec une pointe de déception qu’il nous avoue que la liberté de la presse n’a pas progressé depuis le 22 février, bien au contraire. On se remémore ensemble les pressions exercées sur les médias classiques dans les semaines qui ont suivi la première manifestation. Consignes pour ne pas tout dévoiler, slogans déformés, affiches et pancartes occultées, «  certaines chaines ont même reçu des consignes pour dire qu’il s’agissait de manifestations pour les réformes et pour le changement ». 

Aujourd’hui la pression semble se concentrer davantage sur les journalistes indépendants dont il fait partie. « Les journalistes classiques ont compris la leçon, ils font de l’autocensure. L’autocensure fait plus de ravage que la censure publique. Mais la pression continue à s’exercer sur les journalistes indépendants pour qu’ils ne montrent  pas tout et qu’ils ne disent pas tout ». 

Non sans un soupçon d’amertume, Khaled Drareni nous confie que dans les années 1990, la presse algérienne était très libre par rapport au reste du monde arabe. A l’arrivée du président Bouteflika au pouvoir de nombreux journaux ont été clôturés dont Le Matin et Algérie News, et des personnalités ont été incarcérées afin de les réduire au silence, on se remémore notamment l’emprisonnement de Monsieur Benchicou suite à la publication de son livre « Bouteflika, une imposture algérienne ».

Aujourd’hui le constat est accablant. L’Algérie se classe à la 141e place au classement RSF de la liberté de la presse, loin derrière nos voisins tunisiens, marocains et mauritaniens. Par ailleurs, Khaled Drareni regrette que cette question soit rarement mise à l’ordre du jour lors des réunions pour le dialogue organisées par les politiques ces dernières semaines. Victime lui même de censure, il déplore la négligence vis-à-vis de ce problème majeur. 

En effet, en 2014, suite à une interview du premier ministre de l’époque, Abdelmalek Sellal, Khaled Drareni a été suspendu 6 mois puis renvoyé de la chaîne Dzair TV. Quelques années plus tard, il est de nouveau écarté après une interview de Salima Ghezali où elle critiquait le Président ainsi que son premier ministre. De la même façon, son émission « Controverse » a été censurée deux fois dont une lorsqu’il avait reçu Sofiene Djilali, président du parti Jil Jadid. 

L’Algérie : Une responsabilité, un combat 

Khaled Drareni se revendique un pur produit de l’école algérienne. Il est la preuve qu’en dépit des critiques, l’école algérienne n’est pas si mauvaise que ça. Il nous assure qu’il en garde d’ailleurs de très bons souvenirs.  

Quitter l’Algérie ? Il n’y a jamais songé sérieusement. Son avenir est ici nous dit il. Le 22 février le conforta dans ce choix « Si je n’étais pas là, si je n’avais pas vu ça de mes propres yeux, ça aurait été cruel pour moi. Et aujourd’hui, raison de plus, il faut rester pour accompagner, voir et raconter. Même quand je voyage je rentre toujours les jeudis » 

Avec un oncle chahid, membre fondateur de l’UGTA, et un père ancien combattant, le patriotisme fait partie de l’ADN familial, au même titre qu’un sentiment de responsabilité à l’égard de l’Algérie.

Chaque période à son combat, et Khaled Drareni a les épaules pour le porter.

3 pensées sur “Khaled Drareni – L’information envers et contre tout”

  1. Superbe article
    Ça donne envie de continuer le combat et de ne passer baisservles bras
    Yatnahaw ga3 🇩🇿❤️

  2. Je le suis depuis un bon moment ( après le 22 février ) sur Twitter où je l’ai connu, puis sur Instagram et je lisais, bien avant Casbah Tribune, j’admire le « néo »-journalisme qu’il exerce, l’information en temps réel, ça me permet de suivre les manifestations en direct, beucoup plus celles du mardi car je manque jamais mon vendredi, il rapporte les slogans les plus repris par les manifestants, accompagnés par des courtes vidéos.
    Son combat pour la liberté de la presse et de l’information est le nôtre, un combat noble que doit mener tout citoyen algérien soucieux de l’avenir de son pays, nous le soutenons à fond, merci de nous informer correctement et nous vous prions de continuer à le faire, l’Algérie a beusoin de vous 🙏🇩🇿✌.

  3. Khaled Drareni fait tout simplement honneur à la corporation des journalistes. Professionnalisme rigueur vérité sont sa marque de fabrique. Si tous les journalistes notamment en Algérie pouvaient prendre exemple sur lui…

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