Cet été, la villa Abdeltif a accueilli une résidence d’artiste, un temple de la création dans lequel plusieurs artistes venus de tout le pays ont eu l’occasion de s’abreuver de la lumière d’Alger, et se nourrir de la vue imprenable sur la baie depuis les sta7.  

Nous entrons timidement dans cette villa que nous n’avions jamais eu l’occasion de visiter auparavant, et ne pouvons contenir notre admiration face à la beauté de son architecture. La verdure luxuriante environnante trouve son écho dans le coloris des faïences qui rehaussent avec douceur la blancheur des murs.  Loin du brouhaha de la ville, le silence est maître. Il est parfois interrompu par quelques notes de guitare qui résonnent ici et là. 

Accueillis par un groupe de jeunes artistes résidant à la villa, ils nous indiquent où se trouve Mérine Hadj Abderrahmane, à qui nous avons décidé de dédier notre 8ème portrait. 

Alors que nous pénétrons dans la pièce, nous apercevons Merine accompagné de deux jeunes filles dont l’une récite un texte poétique. Nous nous installons silencieusement à leur côté afin de ne pas troubler ce moment intense. Doucement et sans crier gare, nous sommes entrainées et nous nous laissons emporter au rythme de ses mots. Lorsqu’elle termine, la bulle de douceur et de sérénité dans laquelle nous étions plongés se dissipe, nous voila de retour à la réalité. L’interview peut commencer.

« Mérine, 27 ans, artiste conceptuel, je travaille à la création des idées ». Voici comment se présente en quelques mots Mérine Hadj Abderrahmane. 

Originaire de Sidi Bel Abbès, Mérine est l’un des artistes plasticiens les plus talentueux de notre génération. Vous avez surement rencontré ses tags représentant une main assez originale dans les rues d’Algérie. Il s’agit de la Main du Peuple, un projet regorgeant de symboles, une main qui veille sur nous et invite chaque personne qui croise son chemin à réfléchir sur des problématiques bien précises.  

Commencement, Expérimentation, Perfectionnement

C’est au primaire que Mérine prend conscience de son habilité avec le crayon et son attirance pour les couleurs. En classe, alors que tous ses camarades colorient en dépassant à l’extérieur des formes, lui ne dépasse pas, sa minutie l’étonne et il pense d’ailleurs se tromper.

Au collège, il participe aux ateliers de dessin organisé par son professeur de l’époque Hariri Zouaoui, organisés le mardi après midi. « Au bout de trois mois, nous n’étions plus que deux ». Son professeur qui avait étudié les beaux art en Espagne leur délivrait une formation professionnelle en organisant des cycles de familiarisation avec les techniques sur un longue période.  « On avait par exemple 6 mois pendant lesquels on travaillait exclusivement avec le fusain, puis 3 mois avec l’aquarelle ». En apprenant les techniques aux fur et à mesure, Mérine expérimente différents pigments, différentes matière, jusqu’à même travailler avec de la peinture à l’huile, réservée à l’époque aux étudiants des beaux arts. 

« C’est à cette époque que j’ai eu le déclic. Chaque année je remportais des prix. Pendant le collège j’ai eu plus de 16 prix au niveau national et international ». 

Au lycée, il bascule à Dar echabab de Sidi Bel Abbès. Il découvre que les enseignements de dessin sont assez limités. Il décide alors de s’entretenir avec le directeur qui entreprend la création d’un nouvel atelier dont la gestion est attribuée à Mérine. C’est donc à 15 ans qu’il se retrouve à la tête d’un atelier dont le but est la préparation aux concours nationaux. 

C’est à ce moment là que Mérine commence sa carrière solo. Il travaille seul, sans la supervision d’un professeur. Maitrisant les bases, il souhaite developper les techniques et se perfectionner. Il commence par la reproduction des peintures notamment des impressionnistes comme Claude Monet. Par la suite, Il bascule sur la technique de grattage sur papier noir, technique plus contemporaine. C’est alors l’occasion pour lui de varier les outils et les supports. La lame remplace le crayon et le papier photo remplace le papier à dessin. 

Cette période représente pour lui une « conquête »  pour récolter le maximum de techniques et outils afin d’exprimer et concrétiser aux mieux l’idée qu’il veut transmettre.

«  Pour transmettre une idée, il faut des outils de traduction. Si tu ne les as pas tu ne peux pas faire ressortir ton idée de la meilleure façon ». 

En 2012, il se lance dans le théâtre et le mime, et pour la première fois, il est confronté à un public. Cette expérience s’inscrit dans une nouvelle forme d’art visuel à laquelle goûte Mérine. Il s’agit du Live Painting qui correspond à une performance au cours de laquelle l’oeuvre est créée en direct, devant les yeux du public. Souhaitant étonner toujours plus les spectateurs, il entreprend de créer une scénographie. 

Alors qu’il se trouve en pleine quête artistique, Il reçoit l’ordre d’appel… 

L’art face à l’armée 

A son arrivée au camp militaire, Mérine possède un sketch book. Conscient de ce qu’il risque s’il est surpris à dessiner, il ne peut toutefois pas résister à l’appel du crayon. Armes, chars, portraits de colonels… Il dessine tout dans une minutie et un réalisme absolus.

Un jour, le chef de l’unité découvre le sketch book dans sa poche. Il est convoqué à son bureau. A sa grande surprise, son supérieur lui confie qu’ils attendent depuis longtemps qu’un artiste entre au camp. Il lui donne alors pour mission d’embellir le camp. 

En rigolant, Mérine nous raconte qu’il a posé ses conditions. «  Je lui ai dit que pour pouvoir bien dessiner et être créatif, je ne devais plus me réveiller à 3h du matin, et que j’avais besoin d’un espace de travail ». Exempté des corvées, Mérine est « intik ».

Il se voit confié la réalisation d’une fresque de 7 mètres de long, sur laquelle il doit dessiner « mandhar tabi3i ». Il demande alors de la peinture, des diluants, et tout le matériel dont il a besoin. 

Finalement, ils ne lui apportent qu’un bidon de peinture de laque, un tube de peinture rouge, de la peinture à l’huile blanche, un tube de peinture crème, un bidon de mazout en guise de diluant et un pinceau énorme. 

Face à ce manque avéré, Mérine voit un challenge qu’il compte bien relever. Il fabrique ses propres pinceaux ( pointu, éventail, détail) en ouvrant le gros pinceaux qu’ils lui ont apporté, crée une peinture noire en mélangeant du cirage au mazout, et mélange le rouge, le crème et le blanc pour obtenir une couleur orange.  Il obtient finalement 5 couleurs et décide de faire un tableau de coucher de soleil à l’automne. 

«  Ils étaient vraiment dans une 3a9liya de remplissage, je ne me sentais pas artiste mais plutôt une imprimante. J’avais besoin de développer des raccourcis pour aller plus vite, j’ai donc créé des pochoirs ».

Très rapidement, la situation qui semblait idéale au début devient pesante et l’artiste ressent une certaine frustration, ne pouvant faire de l’art qui lui ressemble. C’est alors qu’il commence à s’interroger sur la valeur de l’artiste dans la société. Pour lui l’artiste à une responsabilité, celle d’exprimer ce que les autres ne peuvent exprimer tout en s’y identifiant. 

Malgré son sentiment de ne pas être libre dans ses choix et dans son art, Mérine retient que cette expérience l’a forgé puisqu’elle lui a permis de developper une tolérance à toutes les matières, lui qui était plutôt « capricieux » au niveau artistique. 

A sa sortie du service militaire, Mérine fait une formation en paramédicale. Cette double casquette lui permet d’assurer une source financière stable afin de financer ses projets afin de protéger son art de la pression. Ayant trouvé le parfait équilibre, il jongle entre ces deux milieux que tout oppose à première vue. « Quand je me lasse d’un des deux, je passe à l’autre et ainsi de suite ».  

Réflexion, Analyse et conceptualisation

A la fin de l’année 2015, suite à un problème avec la police, Mérine est incarcéré. 

« Au début, je ne réalisais pas, je n’ai jamais imaginé qu’un jour je serais en prison je pensais que c’était juste une pièce et qu’ils allaient me relâcher. J’ai demandé aux gens autour de moi ils m’ont dit que j’étais en prison, et c’est là que j’ai commencé à réaliser… Tous les projets que j’avais en tête, tout ce que je voulais faire à l’avenir s’écroulaient. A 22 ans, j’étais trop jeune et je ne me voyais pas ne pas vivre ces 7 années de ma vie, la plus belle période de la vie, en prison. J’ai gardé espoir pour casser le jugement »

45 jours séparaient les 2 jugements. « J’ai choisi un livre «  le sang de la face » et je me suis dit que j’allais le finir en 45 jours. Mais en même temps j’avais très envie de dessiner et je n’avais pas où… j’ai réussi à me procurer un crayon, donc je lisais d’un coté et je dessinais de l’autre côté. En 18 jours, j’ai fini la moitié du texte et je ne pouvais plus continuer car de l’autre coté j’avais dessiné partout. »

Ainsi, Mérine n’a pas pu finir son livre, mais la dernière phrase lisible avant la partie sur laquelle il avait dessiné l’interpela : « Une main éducatrice du peuple, piétinée par le pouvoir » 

« Je n’avais rien à faire et je m’ennuyais, c’était ‘el vide’». Il s’intéresse à cette phrase de plus prêt et s’interroge « pourquoi cette phrase ? ». Il réfléchit, décortique, analyse puis finit pas comprendre: 

« Une main et un pied, ce sont deux membres qui vivent ensemble. Si tu avances avec ton pied, ta main avance aussi. J’ai commencé à analyser le lien entre ces deux membres. Grâce à mes antécédents en médecine je comprenais bien l’anatomie. J’ai décortiqué la main et le pied et je me suis dit pourquoi pas mélanger le tout et relier ces 2 membres. J’ai pris les phalanges, les orteils, j’ai mis les muscles ensuite j’ai ajouté la peau. J’avais une main/pied. Au début je ne savais pas comment l’appeler mais je sentais que c’était un outil qui allait résoudre la problématique de la phase de départ et j’en étais tellement fier! » 

Outre cette découverte, la prison est aussi l’occasion pour Mérine de mesure l’importance de l’art dans les prisons. « Il y’avait un homme qui avait une petite photo de son fils mais il ne voyait pas bien, il regardait la photo de son fils et il pleurait.  J’ai pris une page du livre et j’ai redessiné la photo de son fils en plus grand. Quand il l’a vu il n’arrivait pas à en croire ses yeux. Pour me remercier, il m’a donné la moitié de son paquet de cigarettes (rires) » 

C’est à partir de là que Mérine remarque qu’en prison, de la valeur est accordée au dessin, l’art est respecté et apprécié. « Certains me demandaient de leur faire des tatouages , d’autres voulaient que je décore les lettres qu’ils envoyaient à leur femme. J’ai senti que j’avais une valeur en prison. » 

La date de son jugement arrive alors, et il est finalement libéré au bout de 2 mois. En sortant de prison, il conserve la première main dessinée sur le papier. « J’ai caché la main dans mon manteau c’était l’authentique, le résultat des recherches. Je ne savais pas si je voulais en faire une sculpture, une BD… »

Il se renseigne alors sur la philosophie liée à la main et au pied. En analysant le langage corporel et les gestes que l’on fait en parlant, il découvre quelques éléments clés. 

«  J’ai réalisé que la Méditerranée était connue pour sa gestuelle des mains. J’ai compris que à un moment donné quand tu parles à quelqu’un et qu’il ne t’entend pas, tu fais des signes de la main, tchalli byeddik. Je voyais la main comme un moyen d’interpeller » 

Interpeler le pouvoir qui ne nous entend pas ? «  Oui à peu près, c’était engagé. » Cet engagement, il décide de le cacher dans le choix des couleurs, il choisit alors des couleurs enfantines, vives, ou encore du fluo, pour attirer l’attention.  « Je voulais passer un message à la jeunesse  je voulais quelque chose de lumineux Le fluo orange m’a plu parce que quand j’étais petit et que je mettais ma main au soleil elle devenait orange. Il y’avait beaucoup de symboliques pour le choix des couleurs. » 

Ce choix de couleur permet aussi de ne pas identifier la main. « Une main masculine ? Féminine? D’une personne rousse ? Blanche ? Ou Noire ? Tu ne peux pas connaitre son identité. C’est l’humain seulement, l’être. » 

Pour présenter la main, Mérine la place dans son environnement originel : la société. Il l’expose ainsi un peu partout dans les rues d’Alger, Sidi Bel Abbès, Oran, Ghardaia… « Partout où je passais, je laissais mon emprunte » 

Toutes les mains cachent un message engagé et la main est une analyse de la société. « Le 1er janvier 2019, j’ai mis « 2019 épilepsie », comme une préfiguration de cette crise qui arrivait… Ce sont des oeuvres énigmées, codées, il faut y réfléchir et décoder. C’est accessible à un public averti, qui réfléchit. » 

Rapidement, le moment est arrivé pour Mérine de trouver un nom à la main, lui qui s’amusait à l’appeler tantôt « la main du voisin » tantôt «  la main pied » ou encore « la main diabolique ». 

« Je me suis rendu compte que même si c’était un mélange entre la main et le pied, la main prédominait. Je me disais, de quoi va parler la main? Du peuple. Qu’est ce que le peuple? Un ensemble de personnes soumis à la même loi. J’ai donc décidé de l’appeler la main du peuple ». J’y ai longtemps réfléchi et j’ai essayé de me lancer sur une base solide pour assurer une certaine continuité et aujourd’hui, 4 ans après la main du peuple est toujours là. » 

La main du peuple a des objectifs, celui d’essayer de relier les deux rives, d’un côté le peuple et de l’autre le pouvoir; mais aussi celui de parler de la réalité de la société moderne. Une réalité souvent méconnue ou ignorée, que la jeunesse s’efforce à mettre en lumière. 

Lorsqu’on l’interroge sur sa relation avec l’Algérie, Mérine nous confie que partir n’a jamais été envisageable pour lui. « J’ai eu beaucoup d’opportunités pour partir mais moi je veux montrer ce dont est capable le jeune algérien. Quand je vois les gens qui partent je me dit qu’ils ne pensent qu’ à eux et pas au reste.  Si le pays ne leur plait pas pourquoi ils ne restent pas l’arranger ? Voilà ce qui manque à la jeunesse algérienne! » 

Quant à lui, il a choisi de rester pour contribuer au développement de l’art algérien et à son rayonnement à l’internationale. Pour lui, l’Algérie est une évidence, ce n’est pas seulement une terre ou un espace. « Makach dar wahdokhra te9belni »