On s’est rencontrés trois fois Nadjib et moi. La première fois par pur hasard. La seconde fois pour son interview, en vue de la réalisation de son portrait, sur une terrasse du centre ville. Ce jour là, plusieurs personnes ont gravité autour de nous durant la conversation, Alger centre étant un lieu où tout le monde rencontre tout le monde. Nous avons donc décidé de se revoir une troisième fois, cette fois pour discuter au calme. Nadjib vient me récupérer, galère des transports algérois oblige et cap Alger centre.

Même en étant au volant, Nadjib a l’œil aux aguets, prêt à dégainer son appareil photo à tout moment. Ne se souciant pas des klaxons des automobilistes qui s’impatientent à l’arrière, concentré à visualiser puis immortaliser le cliché. Sous un soleil de plomb, on longe Ain Beniane, Bains romains, Rais Hamidou, Bainem, Saint Eugène, Bab el oued, pour enfin atteindre Sahat Echouhada. Là, il me fait visiter le mythique bâtiment 36 – les bains de Paris – où il a installé une porte. Du moins, la photo d’une porte. Mais cela, on y reviendra plus tard.

En remontant vers la grande poste, cœur battant de la révolution, on croise des dizaines et des dizaines de CRS, en rangs, de retour au poste après la marche étudiante spectaculaire de ce mardi 4 septembre. Un noyau de manifestants y est toujours présent et on arrive juste au moment où les forces de polices tentent de les disperser. Nadjib rentre, tête la première, dans la mêlée et je le perds de vue pendant tout le reste de la manifestation, apercevant parfois son bob coloré l’espace de quelques secondes, puis disparaissant à nouveau.

Coup d’œil 3lina

Nadjib Bouznad

Vous l’aurez deviné, Nadjib Bouznad est photographe professionnel, fabriquant d’images, ou comme il aime à se définir, « photographe en indé’ ». Une indépendance à laquelle il tient énormément, et qui lui permet de travailler avec une liberté qu’il dit inestimable. Libre de choisir sa clientèle, libre de ses mouvements, mais surtout libre dans son art. Il n’en a pas toujours été ainsi. Après avoir travaillé pendant 6 ans dans le secteur de la communication et de l’événementiel, il finit par renoncer à son poste et par conséquent à la sécurité financière, pour se lancer dans sa passion de toujours, la photographie. Il résume brillamment son parcours en me disant, au milieu d’un éclat de rire : « J’ai échangé ma cravate contre mon appareil photo et un chech ». Il argumente son choix en citant un proverbe qui m’était jusqu’alors inconnu : « Celui qui sacrifie sa liberté pour sa sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre ». Citation qui serait attribuée à Benjamin Franklin.

Cette quête de liberté est très présente dans les productions de Nadjib, qui « place l’humain et son environnement au cœur de sa démarche ». C’est la phrase qu’on peut lire sur son site web et j’ai eu beau y réfléchir, je n’ai pas réussi à trouver formulation plus juste. « Ça ne m’intéresse pas de faire dans l’entertainment, dans le divertissement » m’affirme t-il. A l’inverse, ce qui semble le captiver c’est de saisir des moments de vie, le plus fidèlement et humainement possible. Quelles réalités il aimerait mettre en avant ? « La petite vie de tous les jours, nos défauts, nos qualités. On a notre charme à nous, hna les algériens, on a un petit quelque-chose de spécial. Mes images parlent pour moi […] c’est ma petite poésie, c’est ma vision des choses. Ma vision des choses c’est mon environnement. Je ne saurais pas dissocier mon environnement de mon art ou de ma façon d’être. »

Pour lui, il est impératif d’avoir un impact positif sur notre société, tout en mettant en lumière nos contradictions et parfois même nos hypocrisies. Tout ceci, à l’aide de son inséparable appareil photo : « Pour moi, la photographie, au-delà de l’art c’est aussi un outil sociologique. Je ne suis pas sociologue, mais le fait de m’intéresser à l’humain et à mon environnement fait que je me retrouve à penser en termes de communauté, d’individus et d’interactions. Comment avoir un impact positif ? ». Il y reviendra souvent au cours de la conversation, et me réaffirmera un peu plus tard : « Ce qui m’intéresse, moi, c’est plus la mémoire collective, notre inconscient collectif, nos codes, notre richesse picturale. ». En somme, ce qui nous rassemble, ce qui nous lie, ce qui nous unit.

C’est donc sans surprise et avec beaucoup d’amusement, que je découvre qu’il lance sa carrière à travers une page facebook qui se nome Coup d’œil 3likom. Après 3 années d’existence, la page regroupe près de 21 600 abonnés et reste aujourd’hui encore très active. Nadjib y partage une photo par jour et au fil du temps, Coup d’œil 3likom « s’est transformé en une sorte de laboratoire ». Laboratoire d’idées, mais surtout tremplin qui lui a permis de se créer une communauté.

L’art urbain, el fen ezzen9awi pour les intimes

L’inspiration, la profondeur et la symbolique derrière ses clichés, Nadjib les saisit dans la rue. Il fait de l’art urbain, ce qu’il appelle affectueusement « el fen ezzen9awi » : « J’ai toujours kiffé cet art. J’écoute du rap, du hip hop, j’ai fais du break dance à une certaine époque. J’ai toujours été street. L’esprit houma. […] Ana pour moi la rue c’est un théâtre où aucun réalisateur ne peut reproduire ce qu’il s’y passe. Surtout la rue algérienne, tmouti beddahk. Autant il y a des trucs chelous, bizarres, autant il y a des trucs merveilleux. Hadak le cotés humain que moi je recherche dans mon travail. »

Cette authenticité, il la trouve dans les quartiers populaires, auprès des « gens simples », où l’état d’esprit est en harmonie avec sa façon d’être, certifiée 100% cha3bi : « Exemple je ne fais pas de photos à Sidi Yahia. We3lach ? Parce-que je n’y trouve pas ce que je cherche. Qu’est ce que je cherche ? Montrer le côté humain, simple, vrai, authentique de l’algérien, au-delà de la matérialité de Sidi Yahia. ».

 Pour leur donner la possibilité de voir et d’apprécier les photos desquelles ils sont l’inspiration première, Nadjib expose ses clichés loin des salons d’expositions mondains, dans l’espace publique, à la vue et à la portée de tous. Les immeubles, les marchés et même les transports en commun, sont le théâtre d’expositions en tout genre, signées Nadjib Bouznad. 

En 2016, sans financement, de sa propre initiative, il organise une exposition de photos accompagnées de textes autour du couffin, au marché d’El 3afia à Kouba : « J’ai fait une sélection de 50 photos de couffins que j’ai exposées dans le marché comme une sorte de jeu de piste. […] Had le quartier sra fih le3djab, matou fih 3ibad, y avait des casements d’armes durant la décennie noire. C’est un quartier chaud, zaama à risque, mal vu. J’ai voulu intervenir pour redorer son image et rendre hommage aux choses positives elli 3echnahoum temmak, parce-qu’ on a grandi dans ce quartier. ».

Wa3lach el 9ouffa ? Comment il perçoit la symbolique autour du couffin ? Il se pose lui-même la question, voyant la mienne arriver et y répond : « Pour plusieurs raisons. Menha il faut n3amer 9oufti, je dois manger. Si je fais ça c’est aussi pour me faire de la pub, de la com’. » Par ailleurs, l’utilisation d’el 9ouffa est très diverse, un compagnon incontournable qui s’adapte à toutes les  circonstances : « L’algérien, qui tchouf el 9ouffa tefham moulaha. Nhattou fiha koullech. Kayen el 9ouffa ta3 el habs, el 9ouffa ta3 sbitar, el 9ouffa chkara… ».   

Les photos sont aujourd’hui encore exposées au marché d’El 3afia et elles y sont bien gardées. On lui a rapporté qu’un jeune aurait même déclaré au sujet de ses clichés : « les affiches ta3 poulitik ennahouhoum, tsawar n3assouhoum. ». Preuve que comme le dit si bien Nadjib lorsqu’on ne prend pas les gens de haut, et qu’on leur explique naturellement notre démarche ils sont rarement réfractaires : « L’algérien a un 6ème sens, yefham el khelwi, yefham les choses intéressantes et il laisse faire. ».

Dans cette même optique, il organise depuis 2017 un projet de portes : « Je prends en photo les portes, je les imprime en tailles réelles – 2 ou 3 m – et je les mets dans des endroits pour  interpeller et donner à réfléchir, pour partager  ma vision des choses ». Chaque année, dans un endroit mythique, historique, ou qui a une symbolique particulière pour lui, il expose une photo taille réelle d’une porte. 3 portes ont été accrochées depuis 2017. La première à  Alger centre, rue bourdon. La deuxième à Bab El Oued, où une photo d’ascenseur jaune et rose, en total décalage avec l’architecture néo-mauresque de l’immeuble, trône dans la cour du bâtiment 36. Et enfin à Oran, dans une ruelle du centre ville occupée par la célèbre voiture-librairie.  

L’art d’écrire avec la lumière

Nadjib me rappelle que photographie vient de la contraction des termes photo et graphie, qui signifient : écrire avec la lumière : « Philosophiquement c’est intéressant, créer en utilisant la lumière comme matière première. La lumière est plus qu’un phénomène physique, sa symbolique démultiplie et transcende la créativité en donnant une certaine profondeur.». Cette profondeur, on la retrouve dans chacune de ses productions. Dans chaque cliché, derrière chaque projet se cache une symbolique, accessible à tous pour peu qu’on fasse l’effort de s’y intéresser. En résumé, c’est la vie qui ressort de ses photos : « L’humain et son environnement c’est mon fond de commerce. Tant que y a de l’humain, y a de la vie, y a de la photo. ».

Ses photos relèvent, selon certains, du photo-documentaire, tant les clichés sont fidèles à la réalité, tout en véhiculant une poésie propre à Nadjib. En observant ses clichés, on devine au premier coup d’œil qu’on est en Algérie. On s’attend presque à voir la R4 démarrer, le chat s’étirer au soleil et les manifestants hurler ‘el isti9lal’ à s’en exploser les poumons : « Des fois je fais des photos très simples, très banales, mais qui ne seront comprises, ou qui n’auront de l’impact que chez les algériens… Il y a un petit code pictural qui ne concerne que les algériens. ».

D’ailleurs, qu’est-ce qu’une photo réussie selon Nadjib? « Il y a pleins de paramètres ! Mais au fond je crois que ça dépend des sensibilités de chacun ». Après quelques secondes de réflexion il résume la question en 3 points. Premièrement, la photo doit être le miroir de la personne derrière la caméra : « Pour moi, être engagé et défendre des valeurs et principes dans ton art c’est très important. Une œuvre ida ma te9rach moulaha, si tu ne lis pas le photographe fla photo, ce n’est pas une œuvre pour moi. ». Ensuite, l’aspect esthétique a son importance, il faut donc que le cliché soit « visuellement intéressant ». Troisième ingrédient en un mot : authenticité.

Sur base de nos 3 entrevues, je peux affirmer que Nadjib tient en horreur 2 choses : le néocolonialisme et l’orientalisme. Il s’efforce de combattre les deux à travers son art, en s’émancipant des clichés et stéréotypes qui nous collent à la peau. C’est sa version, authentique, au plus proche de notre réalité, qu’il veut montrer. Pour lui, « l’algérien a énormément de potentiel. […] C’est des débrouillards, c’est des intelligents, ils ont une certaine sensibilité, l’émotion est très présente dans notre vie. L’humour, heureusement qu’on a ça, et l’autodérision. ».

Renaissance citoyenne et artistique en marche

Nadjib Bouznad

Depuis le 22 février, on ne peut évoquer l’Algérie ou les algériens, sans parler de la révolution en cours. Selon Nadjib, le 22 février a permis aux algériens de se redécouvrir : « Quelque part on s’est toujours sentis un peu  en retrait les uns vis-à-vis des autres. C’est à partir du hirak que les algériens ont commencé à s’inscrire dans le collectif, à découvrir le féminisme, l’amazighité… ». Pour le jeune photographe, cette date marque non seulement une renaissance citoyenne, mais c’est aussi le début d’une renaissance artistique : « On s’est réapproprié l’espace urbain. Automatiquement, l’humain quand il se réapproprie un espace, il tague, ykherbech ». Une explosion artistique ? « J’aime bien ce mot, explosion, parce-que ça ne veut pas automatiquement dire « bon résultat! ». […] Le milieu photographique algérien est en train de naître et le hirak l’a aidé, parce qu’il y a eu plein de gens qui ont fait de la photo et il y a eu plein de gens qui se sont intéressés à la photo. Quelque part, l’image a aidé el hirak et el hirak a aidé l’image. ».

Le 22 février ? « Aaaaah c’était riche en émotions ! » me dit-il en souriant, se remémorant l’euphorie et la joie des premières heures.  En tant que photographe, ayant couvert quasiment tous les hirak « le plus important pour moi était de montrer une bonne image de la chose, quitte à diminuer de l’aspect négatif. En tant que citoyen, ému par ce qui s’est passé, par ce que j’ai vu, j’ai voulu mettre de côté les images d’altercations. J’en ai mis quelques unes, mais pas les plus choquantes. C’était le mot d’ordre pour tous les photographes, spontanément. ».

La photographie a selon lui joué un rôle primordial dans cette révolution, un impact qui ne pourra être estimé que plus tard : « On est très influencé par l’image en ce moment. C’est un outil très puissant et très subtil pour faire passer des messages. Tu peux te permettre de ne pas être direct. Ca peut être un très bon outil pour changer les mentalités. Ceci permet de proposer et montrer des réalités que par exemple tu ne vois pas à la TV. ». Pour le jeune photographe, nous vivons une période de surconsommation d’image, et le défi est de faire perdurer la photo dans le temps : « Dans ma démarche j’ai envie que mes images ychoufouhoum w y3awdou ychoufouhoum. ».

Nadjib espère que cette révolution soit vectrice d’ouverture et permette de redéfinir l’art et la place de l’artiste dans notre pays. Il affirme en rigolant : « Nreybou l’école des beaux arts, nreybou el ministère de la culture w 3awad men jdid ! ». Bien qu’il soit réticent à se dire artiste, préférant le qualificatif d’entrepreneur d’image, Nadjib n’hésite pas à déclarer : « On est tous des artistes. Les artistes sont partout. Pour moi, un artiste c’est quelqu’un qui a de bonnes idées et un certain savoir faire, c’est quelqu’un de productif, qui matérialise ses idées, qui a un impact positif autour de lui. ».

L’interview, qui en réalité prend plus la forme d’une discussion et d’un formidable échange, touche à sa fin, et l’ultime question commune à tous les portraits est posée. Que représente l’Algérie pour toi ? « L’Algérie c’est tout ! L’Algérie c’est moi, moi c’est l’Algérie ! ». Il se moque de sa réponse et enchaîne sur un ton plus sérieux : «L’Algérie c’est une identité, c’est des traditions, c’est une pensée, c’est une histoire, c’est de la géopolitique. […] L’Algérie c’est un pays jeune, c’est à nous de faire les choses ! ». La transition est toute faite, quels défis doit relever la jeunesse algérienne ? Pour Nadjib, il est primordial de « croire en soi et croire en les autres. Commencer le changement maintenant et à son niveau. […] Si chacun de nous apporte sa petite lumière, on finira par vaincre toute cette obscurité. ».

C’est sur cette note d’espoir que se clôt notre entrevue. Nadjib a cette faculté de transmettre des ondes positives, comme il dirait, état d’esprit khelwi. Il est l’illustration de l’expression « être droit dans ses baskets », refusant de compromettre sa personne et son art, allant jusqu’au bout de ses convictions. Tel un miroir, il nous reflète une image humaine, bienveillante et authentique de nous-mêmes, car s’incluant lui-même dans ce grand, divers, hétéroclite ‘Nous’ : « La photo m’a aidé à apporter de la lumière fi hyati et autour de moi. C’est ça mon hirak. ».