Sur la terrasse surplombant le jardin botanique de l’hôtel El Djazair/ St George, c’est autour d’un café que nous rencontrons Riadh Touat. Souriant et dynamique, la discussion est lancée rapidement, rythmée par des notes d’humour ici et là de la part du jeune homme. 

A 33 ans, Riadh Touat est pharmacien mais pas que ! Après de longes études en pharmacie pendant lesquelles il nous confie n’avoir pas trouvé le temps de faire autre chose, il est aujourd’hui, fondateur du média Wesh Derna, incontournable dans le paysage médiatique alternatif algérien. 

C’est pendant l’été qui suit l’obtention de son diplôme, que Riadh fait ses premiers pas dans ce monde. Alors qu’un appel à candidatures est lancé à la radio chaine 3 pour un concours appelé Le Laboratoire, il décide de tenter sa chance. Même s’il n’arrive pas premier au concours, il est retenu à la radio au département de la rédaction de l’info. Son passage à la radio dure 7 ans, il participe à l’émission Vivre Ensemble, spéciale jeunes aux cotés de Yazid Ait Hamadouche et Maya Zerrouki. 

Se remémorant son premier jour à l’antenne, il nous confie « La première fois j’étais hyper stressé, de manière générale je parle très vite et ce jour-là j’allais encore plus vite. J’avais tout écrit, c’est ce qu’on conseille les premières fois à la radio, même la respiration et la virgule. Il fallait présenter 3 titres de chansons et j’ai choisi des musiques du monde que j’avais présentées. A la fin j’avais très faim et je me suis rendu compte à quel point ça consommait de l’énergie ». 

Cette petite anecdote nous fait sourire, l’excitation et le stress qui accompagnent cette étape sont palpables dans le récit que nous en fait Riadh. 

Cette carrière débutante à la radio, ajoutée à sa carrière en pharmacie ne suffit pourtant pas à le combler. 

« Vivre heureux en Algérie, et non pas vivre heureux tout court » 

Comme beaucoup de jeunes en Algérie, du moins avant notre belle révolution, Riadh rêve d’un ailleurs, un ailleurs qu’il imagine épanouissant et dans lequel il trouverait une liberté dont il ressentait le manque.

Le 17 avril 2014, alors que Bouteflika est élu pour un 4e mandat, Riadh prend un tournant décisif  « je me suis dit n9alla3 ». Il s’envole pour Strasbourg avec l’idée de ne jamais revenir et débute une maitrise en pédagogie médicale et en science de la santé. 

Pourtant, son enthousiasme ne dure que deux semaines, rapidement le manque commence à se faire sentir…

« Il ne se passe pas un jour sans que tu penses à ton pays, à l’Algérie, à ta vie en Algérie. Je me suis rendu compte que quand on est dégoûté en Algérie on part à la recherche de quelque chose qui nous manque, qu’on n’a pas, qui nous rendrait potentiellement plus heureux 

En France on trouve ces choses : la liberté de s’exprimer, de circuler, d’aller au bar… Mais on se rend compte aussi qu’on nous enlève des choses et ça, on ne nous le dit pas au départ. Et on se pose la question : c’est quoi le plus important ? Les choses que je voulais avoir ou les choses que j’avais déjà ? » 

Alors qu’il remet les choses en perspective, il réalise que ce qui lui manquait en Algérie était en fait des choses qui exigeaient qu’on se batte pour les obtenir. «  je me suis rendu compte que je voulais vivre heureux en Algérie, pas vivre heureux tout court. C’est là ou je me sens chez moi. J’ai une maison à construire, on a les fondations maintenant il faut faire les murs, la peinture, la décoration etc ».

Au bout de 2 ans, Riadh prend l’avion du retour, celui qui le ramène à la maison, définitivement. 

Lorsqu’on lui demande ce que lui évoque aujourd’hui cet exil, avec du recul… 

« l’ghorba ça m’évoque un déracinement, enrichissement aussi paradoxalement, c’est des expériences très enrichissantes. On a été enfermés comme des rats de laboratoire, il nous faut des visas pour aller partout, on est restreint dans notre liberté de circuler. C’est pas normal car le monde est fait pour être découvert, les peuples doivent se rencontrer, pour s’enrichir et s’épanouir ». 

Les étoiles dans les yeux, Riadh nous raconte comment sa perception de son environnement a changé à son retour et son impression de redécouvrir son pays, son quartier, ses voisins. 

« Les discussions qui m’embêtaient avant de partir, j’ai commencé à les apprécier. Cette aptitude à s’intéresser à l’humain je ne l’ai pas retrouvé ailleurs. On est tous des humains et on a tous besoin d’avoir de l’énergie et d’échanger avec les autres et c’est ça qui me comble en Algérie. J’avais l’impression qu’on était une grande famille, dans une famille y’a des gens qui s’aiment et d’autres qui ne s’aiment pas, mais on reste une famille! »

La beauté dans le désordre, l’harmonie dans l’anarchie 

Le 21 juin 2016, le jour de la fête de la musique, Alger est en fête. Alors qu’il arpente la rue Didouche, l’idée de Wesh Derna commence à germer, d’abord timidement jusqu’à devenir une évidence. 

Cette nuit là, il découvre toutes les belles choses qu’il ne voyait pas avant, tant il était aveuglé par tout ce qui peut être oppressant dans le quotidien algérien. 

« Je suis resté regarder un chanteur de cha3bi pendant 15 minutes. Je ne pouvais plus entendre les accordéons de Strasbourg! Là, je pouvais écouter du Dahmane El Harrachi, du Amer Zahi, El Anka. J’ai marché encore et j’ai rencontré celui qui vendait latay, te3 sa7ra khems alaf, pas 3€50. Même les gens qui marchaient bi tari9a 3achwaiya j’avais envie de les prendre dans mes bras et leur dire ‘vous êtes de vraies personnes!’ Là bas c’est trop carré. Dans n’importe quelle ville dans laquelle tu vas, tu as des H&M, des McDo, des Séphoras, c’est partout la même chose. À Alger, y’a des enseignes Bisousfood, HamHam… Y’a pas de code, quelque part chacun est lui même, c’est une liberté, l’algérien est libre avec des dirigeants qui l’oppressent et j’ai trouvé ça hyper beau ».

Assoiffé de l’Algérie, Riadh se désaltère abondamment à l’humour, la joie de vivre, la chaleur humaine et cette beauté propre à l’Algérie. 

Le positif et rien que le positif 

Dans les cercles qu’il fréquente, Riadh ne tarde pas à remarquer le potentiel dont recèle la jeunesse algérienne, cette jeunesse qui, paradoxalement, manque de visibilité, puisque les médias, nationaux et internationaux, s’attachent à n’évoquer que les choses négatives. 

Face à ce déséquilibre, et même, cette injustice, Riadh souhaite y remédier : « Je me suis dit ‘vu que personne ne le fait, je vais contrebalancer et le faire’».

Loin de l’idée d’un média inclusif, Wesh Derna prend un parti assumé : celui de donner la parole à cette partie de la société, dynamique et positive, qui accomplit de belles choses.

Par la même occasion, Riadh souhaite encourager les jeunes, que ce soit ceux qui ont réussi, en reconnaissant leur travail, tout comme ceux qui ont peur de se lancer au regard de tous les blocages qui sont parfois décourageants. Si d’autres ont réussi, pourquoi n’en serait il pas de même pour eux? 

Refusant tout financement, il garantie à son projet une entière indépendance et liberté. Avec des moyens basiques (caméra et micro) Riadh se lance. Son expérience à la radio lui est très utile en terme de montage audio.

« La première vague d’épisodes de Wesh Derna c’était un gros plan fixe. Ça donnait l’impression que la personne était dans la chambre en train de discuter avec toi. C’est cet effet intimiste que je voulais créer entre les gens qui regardent la vidéo et les gens qui s’expriment. C’était brut quand je revois y’a pleins de défauts mais beaucoup de sincérité et de vérité ».

Lorsqu’on l’interroge sur le profil qui l’a le plus marqué, embarrassé, il nous confie qu’il ne peut pas choisir tant la relation qu’il a nouée avec chacun d’entre eux est particulière. 

« Le point commun dans les profils que j’ai interviewé c’est ces étoiles dans les yeux. Le fait que la nouvelle génération n’ait pas été parasitée par ce qui s’est passé de triste dans notre pays fait qu’ils ont avancé de façon incroyable. La nature fera qu’ils reprendront le flambeau ».

Chaque tournage dure entre 1h et 1h30. Le plus difficile pour lui est de choisir 3/4 minutes, les passages les plus percutants tout en restant le plus fidèle possible au message transmis. 

« Pendant l’interview, On est en tête à tête c’est une discussion naturelle. Il y’a des gens que je découvre pendant l’interview. Et d’autres que je redécouvre pendant l’interview. C’est la que j’ai compris qu’on avait un problème en Algerie. On s’écoute pas. on ne laisse pas les gens finir leurs phrases. On les coupe alors que dans Wesh Derna, je laisse les gens finir et souvent la personne commence à répondre, elle se tait puis elle continue et elle réalise qu’elle ne savait pas qu’elle pensait ça sur tel sujet, elle ne se laissait pas forcément le temps de développer sa réflexion ».

Rapidement, Riadh ajoute à ses vidéos des sous titre en darija. « C’était un choix parce que je voulais revendiquer notre algerianité. Pourquoi on ne considèrerait pas la darija comme une langue à part entière. C’est important pour moi qu’à l’école j’ai des références qui me ressemblent et pas que des références de la culture panarabe. Pourquoi ne pas étudier les 9sidat cha3bi à l’école par exemple ? J’aime beaucoup la culture arabe mais ce n’est pas mon identité, c’est une influence ».

Aujourd’hui Riadh rêverait de faire le tour de l’Algérie à la recherche de profils et d’énergies positives! Son projet voyage et ce qui lui fait le plus plaisir c’est de montrer cette image de l’algérien que le reste du monde ignorait.

« Pendant longtemps le système s’est tellement accaparé l’Algérie qu’il représentait l’Algérie alors que non ! Pour moi il fallait récupérer l’Algérie et montrer que l’Algérie ta3na et qu’on n’a rien à voir avec le système. Le peuple n’a rien à voir avec ceux qui le dirigent ».

Une révolution politique 

Pour le jeune vidéaste, la révolution du 22 février est avant tout politique. Ce dont l’Algérie a besoin ce sont des jeunes qui s’engagent politiquement. Pour lui, la classe politique ne ressemblait pas à la population algérienne et était déconnectée de la réalité. Le champ politique a été déserté par les jeunes à cause de l’image négative dont il souffrait. 

« Les jeunes doivent s’engager. La politique est partout! Elle peut être culturelle, elle peut être menée dans son quartier. C’est de l’engagement. Qui de mieux que wlid el houma pour améliorer sa houma?  Il faut une émergence de jeunes qui se présentent dans les APC et surtout de la compétence ! »

Rétrospectivement, Riadh pointe le fait que « Le peuple kan yahgar bezzaf rouhou, on lui montrait que ma3andoch El 7a9 fi ay haja et qu’il était incompétent ».

Formatés, les algériens semblaient prédestinés à un parcours uniforme que Riadh résume par ces quelques mots : te9ra, tekhdem, tetzewej, tu fais des gosses et tu meurs.

Ce qui a changé depuis le 22 février ? L’union. Une union qui a redonné espoir.
En y repensant, il nous avoue que c’était « la plus belle chose qui pouvait arriver. »  Cet espoir, il ne veut pas le voir mourir, regrettant d’ailleurs que certaines personnes baissent déjà les bras… Pour lui, c’est une opportunité qu’il faut saisir. « C’est maintenant ou jamais ».

On demande enfin à Riadh la définition de l’Algérie pour lui. Sa réponse se fait sans hésitation « Africaine, Atypique, Amazigh avec des influences musulmanes et arabes ». 

Quant à ses espoirs pour l’Algérie de demain, il nous répond que ce serait une Algérie dans laquelle chaque personne aurait le droit d’exister malgré sa différence. « Il y’a autant d’Algérie que d’algériens. L’Algérie est un pays continent. Il faut qu’on arrête de l’homogénéiser et de l’aseptiser, d’en faire un modèle unique. On est un bouquet et pas une seule fleur. Il faut qu’on soit dans la tolérance. De la femme en niqab à la femme en mini jupe. De l’islamiste au laïc. Il y’a de la place pour tout le monde. C’est ça l’esprit de la démocratie. Que personne ne se sente lésé et que chacun trouve sa place ».

C’est sur cette note d’espoir et cette ode à la tolérance que se clôt notre interview, non sans un petit pincement au coeur. Riadh a cette capacité à véhiculer de l’espoir et le transmettre. C’est une boule d’ondes positives et après l’avoir écouté, on ne peut qu’être convaincu qu’on est sur la bonne voie ! Même si les profils que nous avons rencontré jusqu’à présent sont tous différents, nous ne pouvons nous empêcher de retrouver en chacun d’eux cet amour inconditionnel pour l’Algérie et cet espoir gros comme le monde. Riadh n’y fait pas exception et aujourd’hui, plus que jamais, son concept de « Wesh Derna » prend tout son sens.