Salima Abada - Une hirondelle du printemps algérien

Juillet. Armées de nos petits carnets et de notre dictaphone. GPS activé, nous voici en route pour rencontrer le 6e portrait de la série «  les sourires de l’Algérie ». Excitées mais aussi un peu stressées, connaissant la dimension de la femme que nous n’allons pas tarder à rencontrer. 

Salima Abada, nous accueille chez elle.  Elle nous reçoit dans sa cuisine. Cette pièce qui rime avec convivialité et ambiance est sa pièce préférée. Ce choix n’est d’ailleurs pas anodin, nous remarquons tout de suite chez Salima une simplicité et une honnêteté qui font d’elles une actrice naturelle et sans artifice. 

Elle nous confie d’ailleurs que (bien) plus jeune, son rêve était d’être caissière, fascinée par les petits boutons sur les caisses enregistreuses. Son parcours universitaire se révèle pour autant beaucoup plus classique. En effet, elle effectue des études en sciences politiques et en école de commerce au cours desquelles elle ressent peu à peu de la lassitude, et finit par retrouver par hasard le chemin de sa passion : l’art. 

La naissance d’une actrice  

Une rencontre inattendue mais décisive lui fit changer de voie. C’est à la première édition du festival de Taghit, au cours duquel elle travaille dans le volet artistique et musical, qu’elle rencontre Yanis Koussim, jeune réalisateur algérien. Il la remarque rapidement et lui propose de passer un casting sauvage. De cette rencontre naîtra un amour passionné entre Salima et le cinéma. 

Elle décroche ainsi son premier rôle dans le court métrage « Khouya » de Yanis Kassim dans lequel elle donne la réplique à la mythique actrice algérienne Sonia, décédée en 2018. « Quand je me rappelle de Khouya je me rappelle surtout d’elle ». Avec nostalgie, Salima se remémore sa première réplique avec Sonia « j’avais les chocottes, nous avoue-t-elle, j’étais hyper stressée, j’avais mal dormi, et elle (Sonia) a été d’une grandeur incroyable. Elle me disait ‘ne t’inquiète pas, on est là pour répéter.’ J’avais appris par coeur mais arrivée devant elle, je bafouillais…  Elle, elle n’avait rien entre les mains, ni même le scénario, seulement un mouchoir car elle était enrhumée… » 

Évoquant la pression subie par les jeunes filles pour se marier ainsi que les violences infligées par certains frères, le court métrage « Khouya » de Yanis Koussim aborde des problématiques clés de la société algérienne. Curieuse de connaitre son avis, nous demandons à Salima comment elle perçoit la sensibilisation à certains sujets par le cinéma. « On a toujours l’air de dire que le cinéma algérien doit obligatoirement porter un message, alors que non. C’est un film, qui a le droit d’exister comme chaque film, que le sujet interpelle ou pas. Bien sûr le sujet me touche personnellement en tant que femme, mais de là à penser que le film va changer la façon de réfléchir de quelqu’un qui adopte ce comportement, je ne penses pas. Mais si c’est le cas, j’ai envie de dire à la bonne heure! »

C’est donc aux cotés des plus brillants acteurs du cinéma algérien que Salima fait ses débuts, un début qui augure une carrière à la hauteur de ces grands noms. 

Elle apparait à la suite dans le film « Les bienheureux » de Sofia Djama. Nous interrogeons Salima sur certaines critiques dont a fait l’objet le long métrage notamment concernant sa « non représentativité » de la société algérienne. Salima nous répond avec beaucoup de bon sens « une œuvre artistique n’est pas là pour représenter, ce n’est pas un documentaire. Sofia est là pour raconter quelque chose, ça reste une fiction. On peut aimer ou ne pas aimer, on peut en débattre. Mais de là à dire que ce film ne peut pas être extrapolé sur l’Algérie c’est faux. On est 42 millions d’algériens, nous sommes tous différents. » 

Quelques années plus tard, Salima Abada est en tête d’affiche du film « Enquête au paradis » de Merzak Allouache. Ce film s’avère rapidement être le plus gros challenge de sa carrière. Documentaire fiction, Salima est confrontée à la réalité de la société algérienne, sans filtre et sans artifice. Elle y joue le rôle de Nedjma, jeune journaliste, qui mène une enquête sur les représentations du Paradis véhiculées par la propagande islamiste et les prédicateurs salafistes du Maghreb et du Moyen-Orient par le biais de vidéos sur internet. 

« J’ai grandi ici, j’ai fait mes études ici et je connais très bien ma société. Même si on choisit de vivre dans un environnement que nous choisissons, je suis tout de même consciente de ce qui se passe ici. La première question que je pose c’est « comment vous imaginez le paradis ? » et on bifurque directement sur les 72 vierges. Je ne m’attendais pas à ce que le mal soit aussi profond et qu’il commence aussi jeune… » 

Salima regrette de ne pas retrouver en ces jeunes l’innocence propre à leur âge. « Ça m’a démonté émotionnellement, surtout que je ne pouvais pas répondre. Je recevais des réponses lamentables, stupides, je regardais le réalisateur qui me disait des yeux de me taire, donc je restais avec mon sourire jaune. Quand on a fini le tournage je ne suis pas sortie de la maison pendant 3 semaines ». 

A la suite de cette expérience, Salima prend une décision à la fois surprenante et naturelle. « C’est là que j’ai décidé de poser mes valises en Algérie. J’avais grandi avec la phrase des gens autour de moi qui me disaient «  t’es pas faite pour ce pays » « ghir rouhi » et la je me suis dit ‘bla djed babahom hna ymout 9assi, je suis autant algérienne qu’eux’. Je pense c’est l’une des meilleures décisions que j’ai prise dans ma vie ». 

Pour Salima, le mythe des 72 vierges est une méthode de propagande qui marche, d’où son succès. « Le plus gros soucis en Algérie c’est le sexe, on est méditerranéens, Zahwaniyin et musulmans ». Tiraillés entre l’amour de la fête et du plaisir et la rigueur et les interdits de l’islam, une frustration nait naturellement. Cette frustration est instrumentalisée et c’est la clé de voûte de toute la propagande islamiste. «  Si t’es marié t’as ta femme au paradis et tu as en plus les 72 vierges. Lorsque tu leur dis « 72 c’est beaucoup quand même ». Il répondent « non pour l’éternité c’est pas beaucoup » ».

Pour remédier à cette idéologisation, Salima mise tout sur la mère. « Un enfant éduqué, qui aide sa soeur, qui est gentil, c’est un enfant dont la mère lui a dit ‘mon fils je t’aime autant que ta soeur et rien ne dit que c’est ta soeur qui doit faire la vaisselle‘ « .

Pour Salima, l’islam n’est pas la cause de cela. Assurant avoir reçu une éducation religieuse de la part de ses parents, elle reste rattachée à un islam qu’elle ne veut qualifier ni de modéré ni de moderne, « c’est mon islam » .

Dans ce paysage, Salima refuse de voir tout noir, convaincue qu’il faut toujours voir le verre a moitié plein, elle ne perd pas espoir et pour cause, «Je vois des frères hyper cool et super sympas avec leurs soeurs, s’ils la voient porter ils vont l’aider etc.  Peut être que cette génération comme ils n’ont pas connu le terrorisme, ils aspirent à autre chose. Cette génération adore son confort par rapport à la technologie, aux réseaux sociaux, et je ne pense pas qu’ils seront prêts à le sacrifier » 

Elle trouve en le cinéma un allié de taille. « Vu notre histoire algérienne et en tant que femme, le cinéma est un vrai moyen d’expression. Faire du cinéma, c’est un acte de militantisme. Tout est un acte de militantisme en Algérie ». Lorsqu’on lui demande ce qui la pousse à continuer dans le cinéma, elle nous répond avec sarcasme « L’argent! ». Rapidement, elle ajoute « je plaisante, on gagne hyper mal… C’est la passion! ». 

La passion du cinéma la pousse aujourd’hui à passer à l’étape suivante : celle de la réalisation. Nous accueillons cette nouvelle excitante avec un enthousiasme qui l’amuse. « Je ne le dis pas beaucoup, mais je pense qu’il faut que je commence à le dire pour que ça rentre dans ma tête ». Excitée à l’idée d’avoir eu ce scoop, nous l’interrogeons afin de comprendre les motivations derrière ce nouveau challenge. « L’être humain est comme ça. Quand on lui donne un peu il veut toujours plus. L’idée a émergé  car je me suis dit que j’allais écrire les films dans lesquels j’ai envie de jouer. J’ai aussi envie d’évoluer et exprimer autre chose. C’est une forme d’expression différente ». 

Le cinéma Algérien est une perle rare, Salima Abada est la preuve que les productions algériennes existent et qu’elles sont de très bonnes qualités. Comment expliquer alors que le public algérien ne connait pas ces oeuvres ? Pourquoi les réalisateurs algériens souffrent tant d’un manque de notoriété et de reconnaissance au près du grand public ? 

Elle  nous explique brièvement les dessous de l’affaire ou comment l’état pratique une censure insidieuse. « Quand on sort un film en Algérie, pour qu’il puisse être diffusé en salle on a besoin du visa d’exploitation. Ce visa d’exploitation est délivré par une commission de visionnage. C’est comme ça qu’ils censurent, mais ils ne te disent pas, tu déposes ton film et ils ne te répondent jamais. Pour « Enquête au paradis », on a attendu longtemps, Merzak Allouache leur a même dit qu’il était prêt à le donner gratuitement aux chaines de télévision. Mais comme c’est un film qui a fait beaucoup de festivals, ils ont fini par accepter et il a été diffusé deux fois. » 

Cependant, les bâtons dans les roues ne s’arrêtent pas là. «  Lorsqu’il a été diffusé au festival d’Oran, ils ont changé de salle et d’horaire deux ou trois fois, sans prévenir personne. On s’est retrouvé une trentaine personne dont une vingtaine de journalistes. Les dix autres étaient des amis. Ils diffusent le film mais à leur sauce ». 

Au final, ça ressemble à une censure qui ne dit pas son nom…  

Salima Abada, la chanteuse 

Artiste accomplie, la musique a également une place très importante dans la vie de Salima. Elle nous raconte d’ailleurs ses débuts dans la musique. 

« J’avais 18 ans, je venais d’avoir mon bac, j’avais repris contact avec mon ancien camarade, il avait appris à faire de la guitare et on faisait des petites soirées entre nous. Une autre guitariste nous avait rejoint et on faisait des reprises. Un jour j’ai pris le bus du Golf à Audin et je rencontre le second guitariste, il me dit qu’il fait partie d’un groupe de métal. » 

Un peu réticente, celui ci ne tarde pas à la rassurer en lui assurant qu’ils veulent adoucir le ton. Elle rejoint alors le groupe. Quelques années plus tard, ils décident de s’engager vers une voie plus professionnelle. C’est ainsi que naît le groupe Storm qui prendra par la suite le nom de Contrast.

« A un moment j’en avais marre, nous étions 5 mecs, j’étais la seule fille, je m’occupais des contrats, des signatures… j’arrivais sur scène en étant déjà épuisée. C’est là que j’ai décidé d’arrêter car c’était censée être une passion,  et quand il n’y a plus de plaisir, ça ne sert à rien ». 

Après une pause, Salima a dernièrement renoué contact avec la musique à travers un nouvel album. Elle envisage d’ailleurs de tourner un clip à partir de septembre. Désireuse de retrouver le plaisir des passions, Salima ne se met pas de limite.  «  Avec Contrast j’avais écrit tous les textes. Là, je me suis dit ‘amuses toi, fais appel à des gens qui pourront écrire pour toi’. Qu’on le veuille ou non, nous avons tous des limites , nous pouvons nous auto censurer, et j’avais eu le syndrome de la page blanche à un moment donné…» 

Elle refuse de faire de sa passion pour la musique une contrainte à défaut d’un plaisir. Malgré la censure et le manque de considération étatique, elle trouve sa motivation ailleurs. « Lors d’une soirée pendant Ramadan, un mec vient me dire ‘vous êtes la chanteuse de Contrast ?’ Alors que ça faisait 6 ans que je n’avais pas fait de scène, il m’a dit qu’il était fan. C’est ce genre de moment que j’apprécie. Que le ministère ne me considère pas, ça ne me dérange pas. Limite, s’il me reconnaissait, c’est là où je me poserais des questions… » 

L’Algérie : un ancrage pour une hirondelle 

Après plusieurs années d’hésitation, Salima prend une décision cruciale à la fin du tournage de « Enquête au paradis ». Poser ses valises en Algérie. 

« Avant, ma relation avec l’Algérie c’était ‘je t’aime moi non plus’. J’avais envie de partir et lorsque je partais j’avais envie de revenir. J’ai toujours aimé les hirondelles . On dit que les hirondelles tournent, tournent… et reviennent toujours. Pour moi c’est exactement ça.  J’aurai beau aller sur mars, je saurais que je reviendrais ». 

L’Algérie, Salima l’a dans ses tripes. Issue de la génération décennie noire, elle a vu le pays au plus bas et a grandi à ses côtés. Ses démons ce sont ceux de toute une génération. Lors d’un colloque, elle fait la rencontre d’une psychiatre. Au cours de la conversation, elles évoquent la décennie noire et ses conséquences sur la société algérienne. «  Elle m’a dit que de ma génération, on devait tous consulter, sans exception. Même si on n’a pas connu une boucherie comme celle de Bentlha. » 

Salima se remémore sa jeunesse et nous confie «  A onze, douze, quinze ans, avant de dormir je réfléchissais à un passage par lequel m’enfuir si des terroristes rentraient à la maison. Je me demandais si j’aurais le temps de me cacher dans l’armoire d’en haut ou plutôt si je devais sauter par la fenêtre avec le garage à côté. Ensuite, je pensais à mes soeurs et à ma mère à côté, comment allaient elles faire ? La psychiatre m’a appris que la violence se transmet de génération en génération. Nos parents ont reçu la violence de la guerre d’indépendance en héritage et nous, on ajoute à ça la violence du terrorisme. On porte ça et on transmet ça à nos enfants. On doit arrêter cet héritage violent » 

La jeune actrice voit en le 22 février le renouveau et l’avènement de jours meilleurs. « Ces jeunes du 22 n’ont pas peur, ils n’ont pas connu tout ça, si tu leur dis qu’il y’a un risque de bombe ils te répondent ‘ok so what ?’ . Personnellement, les premiers mois, chaque vendredi, je m’attendais à ce qu’une bombe explose. »

Mais Salima ne cède pas à la peur, elle nous raconte qu’elle s’efforce également de secouer sa maman afin de la libérer de cette angoisse. « Le deuxième vendredi, ma maman nous a ramené un sac avec deux bouteilles de vinaigre et un masque. C’est une maman qui a vécu le terrorisme et qui a peur. J’ai eu un moment d’émotion car ça voulait dire ‘roho o rani radia 3likom’ ». 

A l’évocation de la journée du 22 février, un trop plein d’émotion s’empare de la jeune femme. Se remémorant ses sentiments le jour J, elle nous affirme qu’elle n’arrive toujours pas à y croire. 

« Avant le 22, j’ai toujours dit une chose «  je ne vois pas le bout du tunnel mais je continue » je savais qu’un jour ou l’autre le peuple se révolterait, mais je n’ai jamais pensé que ça se passerait de mon vivant ». « Là avec le 22 … ». Sa gorge se serre et Salima peine à trouver les mots. «  Je me disais  qu’avec le temps j’aurais les mots adéquats pour parler de ça mais il n’y a pas de mot assez fort… Ça m’a redonné confiance en ce peuple » 

Confiance en ce peuple, confiance en un avenir meilleur… Pour Salima, l’amélioration est bien là. « Chaque semaine il y’a un avancement. Avant janvier, ils faisaient défiler un cadre, les premiers ministres venaient nous insulter en direct à la télévision, l’argent était dilapidé… Ce sont nous les jeunes dans l’histoire, on a le temps, ce n’est plus aux vieux de décider. On va arriver au bout du tunnel ». 

D’ailleurs, ce bout du tunnel, à quoi il ressemblerait ? Elle voudrait voir naître une Algérie démocratique, dans laquelle l’égalité entre hommes et femmes serait admise et appliquée, une Algérie multiconfessionnelle dans laquelle la différence ne serait plus synonyme de rejet, une Algérie réconciliée avec ses multiples facettes, mais surtout une Algérie unie autour de l’amour du pays avec comme priorité l’engagement et le militantisme. 

Battante, Salima est libre comme une hirondelle. Ses valeurs, elle n’hésite pas à les défendre. Elle est de celles qui agissent et qui n’attendent pas des facilités ou qu’on leur ouvre les portes. Elle  est de celles qui forcent les cages et par la même occasion, l’admiration. 

A l’occasion de l’une des marches du vendredi, une vidéo a circulé dans laquelle une jeune femme courageuse s’introduisait dans un groupe d’islamistes qui scandaient « dawla islamiya ». Armée de son téléphone, celle ci pénètre le cortège en criant «  djazair hourra dimo9tratiya », comme acte de résistance. Cette jeune femme, nous avons découvert plus tard qu’il s’agissait de Salima Abada. Lorsqu’on la questionne sur cet évènement et ce qui l’a poussé à agir ainsi, elle nous confie qu’elle ne comprenait pas l’engouement autour de cette vidéo lorsqu’elle a fait le tour des réseaux. Elle nous avoue par la même occasion que plusieurs hommes appartenant au groupe d’islamiste s’étaient permis des attouchements, et ce en plein mois de ramadan. Ne réagissant pas aux provocations, elle finit par quitter le cortège en leur souhaitant à tous «  Saha ftourkoum » non sans une pointe de sarcasme.

Comme l’entrevue tire à sa fin, nous posons la question fatidique et redoutée de tous : L’Algérie en un mot ? « Aaah c’est pas sympa de votre part ça! ». On la rassure en lui disant que tout le monde bug à l’écoute de cette question. «  bien sûr tu bugs…  » Après un long silence, sourire amusé, regard concentré, elle se prend la tête entre les mains et nous avoue.. « Je ne sais pas … C’est trop énorme pour être cantonné en quelques mots » Elle cite d’ailleurs une des personnes interviewés dans Enquête au paradis au sujet de sa vision du paradis «  Catastrophe! » …. Catastrophe mais dans le bon sens du terme, la beauté du mot. Elle insiste tout de même que ce n’est pas sa réponse définitive. 

Finalement nous n’aurons pas eu de réponse à cette question mais à l’issue de cette émouvante et enrichissante entrevue, on peut facilement deviner que pour Salima, l’Algérie en un mot c’est tout. 

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