Chaque samedi après-midi, sur la terrasse du musée des beaux arts, a lieu la rencontre du jeune club littéraire Ne9raw Ga3. Face à une vue imprenable sur Alger et sur le jardin d’essai d’El Hamma, des jeunes se rencontrent pour discuter, débattre et échanger autour d’un livre. Cette semaine, l’ouvrage qui est passé au crible est La ferme des animaux de George Orwell, lecture de rigueur en ces temps révolutionnaires.

En cette chaude fin d’après-midi de juillet, nous attendons sagement, en retrait, que la rencontre se termine afin de pouvoir interviewer la fondatrice du « club de réflexion » comme elle aime à le décrire, la jeune et talentueuse journaliste Tinhinane Kerchouche.

A distance, on la voit parler énergiquement en remuant les mains au rythme de ses paroles, se lever, puis se rassoir, puis se lever de nouveau. 26 ans, diplômée en géni électrique de l’Université des Sciences et Techniques Houari Boumediene de Bab Ezzouar USTHB, et chroniqueuse radio et télévision, Tinhinane Kerchouche fait office d’organisatrice et de modératrice de ces rencontres peu communes à Alger.

Journaliste par passion

« Je ne suis pas journaliste de formation, je suis journaliste par passion » c’est ainsi qu’elle se présente. En effet, Tinhinane est issue d’un cursus technique et fera son entrée dans le monde des médias en parallèle de ses études scientifiques. Sa première expérience dans le domaine s’est faite à la fac, dans  le journal estudiantin Open Mind, où elle rédigeait des articles en rapport avec la technologie. « J’étais lue par maximum 50 personnes ! » nous dit-elle en rigolant.

A 19 ans, sous l’insistance de sa maman, elle s’inscrit au concours de la radio chaine 3 Serial Tagger, organisé par feu Yazid Ait Hamadouche : « En 2013 elle m’a limite obligée à le faire, j’y suis allée et je suis tombée amoureuse de la radio. J’avais le micro, la lampe rouge et j’ai adoré l’univers ! Je n’ai pas gagné le concours mais je ne suis plus sortie de la radio ».

Après avoir fait ses débuts à la radio nationale pendant 4 ans, Tinhinane est aujourd’hui chroniqueuse chez Jow Radio, première radio digitale en Algérie. Elle y est rédactrice en chef de Bnat’ Time, émission qui traite de la condition de la femme. «Exercer le métier de journaliste en Algérie n’est pas chose aisée et c’est le cas partout dans le monde […] C’est un domaine où on manque cruellement de moyens » nous confie t-elle.  Néanmoins, elle souligne que son expérience a été très différente dans les médias nationaux et dans les médias privés « côté liberté, poids, moyens, lobbying ».

Tinhinane est certes une enfant de la radio, mais elle est également chroniqueuse de l’émission télévisée Mazal El Hal sur la chaine Djazairia one, et entre la radio et la télévision la différence est de taille : « La radio c’est l’info instantanée. Il y a cette aisance parce-que on est derrière un micro et non derrière une caméra, donc on peut être plus soi-même comparé à la TV, [où] c’est très très difficile de dire ce que l’on pense, parce-que ce que l’on pense peut avoir des conséquences désastreuses. […] La radio c’est l’effervescence non stop contrairement à la TV où c’est beaucoup plus soft, le travail est beaucoup plus doux, les gens bark ne sont pas beaucoup plus doux. »

En effet, la jeune journaliste fait face, quotidiennement, à toutes sortes de critiques voir d’insultes sur les réseaux sociaux concernant son physique, ses positions, mais également sa façon d’être et de parler : « J’ai été pas mal attaquée sur les réseaux sur ma façon de m’habiller, ma façon de parler, la langue que j’utilise quand je parle, sur mes cheveux, sur mes pas cheveux quand je mettais le turban, tout ! Tu as l’impression que tout est problématique. »

Cette violence, Tinhinane y est aussi confrontée dans la vie de tous les jours, elle nous déclare d’un rire amer « Barra on m’insulte, sur les réseaux sociaux on m’insulte… Bouc émissaire des algériens ! ». Comment elle réagit face à ces diverses formes de violences ? Pour elle, il est impératif d’en parler et de dénoncer : « A un moment donné on n’ignore pas, à un moment donné il faut dénoncer ! C’est pas parce-que je suis une femme et que je porte un pantalon que t’as le droit de me toucher barra ! […] Est-ce que parce-que je passe à la TV ça te donne le droit de m’insulter ? Non, parfois il faut dénoncer !  ».

Selon elle, il est impératif de prendre le temps d’en parler et d’en débattre afin « d’aller vers l’autre au lieu de détester et d’insulter l’autre ». Pour cause, elle nous relate une anecdote datant de quelques semaines. Durant une des marches du vendredi, elle est prise à partie par un homme qui l’interpelle « c’est toi Tinhinane de Mazal El Hal ? Je te déteste ! ». Tinhinane décide non pas de l’ignorer ou de répondre à la provocation, mais d’aller vers lui en lui demandant calmement pourquoi il la déteste tant ?  Après un débat de 20 minutes sur la langue française et si oui ou non c’est un vestige de la colonisation à éradiquer, les deux improbables compagnons de marches finissent par prendre un selfie et l’agresseur consent à s’excuser.

Morale de l’histoire : « Respecte l’être humain que je suis même si nos idées ne se ressemblent pas. Je me rends compte que quand on se pose pour discuter il y a de quoi gratter. ça peut être difficile et compliqué mais on peut aboutir à quelque-chose.»

Ne9raw ga3, le changement commence par la réflexion

Tinhinane est passionnée de littérature, d’art et de philosophie. Il suffit de la suivre sur les réseaux sociaux ou de l’écouter à la radio pour le savoir. Après les Arlequins – couverts au papier blanc – et les Paulo Coelho, elle découvre Camus grâce à son oncle qui lui met entre les mains L’étranger. Un livre qui lui permettra de découvrir l’absurde, mais également de prendre goût à la philosophie. « C’est par le biais de Camus que je me suis intéressée à la philosophie, à la pensée et à aller plus en profondeur. Avant je lisais beaucoup en surface […] Au début je lisais pour lire et à partir de Camus je lisais pour réfléchir »

Afin de réunir des jeunes non seulement pour lire, mais aussi pour débattre et réfléchir, Tinhinane décide de créer le club Ne9raw Ga3. L’importance de cette initiative ? « Je pense que c’est super important parce-que depuis notre jeune âge, on ne nous a pas inculqué la culture de la réflexion et de la critique. On a été élevé dans le milieu qui est l’école, où tu bouffes, tu apprends et ce que tu ponds à l’examen tu le laisses là bas sur la feuille d’examen. On n’arrive pas à réfléchir, à décortiquer, à analyser, à critiquer.  L’autre quand il n’est pas d’accord avec toi il ne discute pas avec toi, il t’insulte ».

Elle choisit d’organiser ces rencontres dans un lieu qui lui est cher, lieu mythique de la capitale, le musée des Beaux-arts d’Alger. Ceci, non seulement à cause de la richesse et la beauté de l’endroit, mais aussi dans l’espoir que le club permette d’y « drainer plus de monde ».

« Je suis une des personnes qui vient très très souvent dans ce lieu qui est le musée des Beaux-arts, c’est un lieu extraordinaire de part les œuvres qu’il y a à l’intérieur […] On n’a pas seulement des Degas, mais on a aussi des Manet, des Monet, des Sisley, des Renoir, des Courbet, des Dinet, des Delacroix, et j’en passe. Je trouve que c’est vraiment triste qu’un patrimoine pareil reste ignoré par les gens. Je viens principalement ici pour lire, où je viens avec des amis pour réfléchir ».

Tinhinane choisit un livre par semaine, « qui appartient aux grands courants de littérature, de réflexion et de philosophie » et le samedi suivant les lecteurs se rencontrent pour discuter de l’œuvre.  En plus de diversifier les thèmes et les courants, « j’essaye de faire en sorte qu’on lise dans les trois langues : arabe, français et anglais. Je trouve que c’est super intéressant de lire chaque auteur dans sa langue, surtout quand c’est d’ordre poétique. On a cette chance de pouvoir plus ou moins maitriser les 3 langues ».

Sans surprise, le premier auteur choisit est Albert Camus et c’est Le mythe de Sisyphe qui est analysé la première semaine. La deuxième rencontre a porté sur Les ailes brisées de Khalil Gibrane et la semaine suivante c’est Le portrait ovale d’Edgar Alan Poe qui est discuté. Cette semaine, La ferme des animaux de George Orwell est à l’honneur.

Pour ce qui est de l’avenir du jeune club de réflexion, Tinhinane aimerait, à terme, que l’initiative ait lieu tous les jours de la semaine et « se propage un peu partout en Algérie, parce-que Alger ce n’est pas l’Algérie ». Dans la continuité de Ne9raw ga3, elle nous assure qu’elle préfère « rester dans le micro qui continue et qui se propage, plutôt que dans le macro qui va être confronté à des barrières bureaucratiques, des problèmes de budgets ect… Après tout, on est juste là pour réfléchir, on n’a pas besoin de tant de moyens. »

Une révolution au goût inachevé

Ne9raw ga3 fait bien évidement écho au Yetnehaw ga3, scandé dans nos rues depuis plusieurs mois. En référence à la révolution en cours, elle nous affirme que « Le hirak, comme toute révolution, au début c’est quelque-chose d’extraordinaire, c’est quelque-chose de différent, de rafraichissant. C’est ma première révolution, c’était juste extraordinaire de voir le peuple algérien uni, sur une seule parole, qui crie djazair hourra demo9ratia ».

Néanmoins, selon elle, pour bâtir une Algérie meilleure il faudrait que non seulement Yetnehaw ga3, mais « une révolution c’est aussi yetrebaw ga3, ye9raw ga3, yekhedmou ga3, yet3allmou ga3, y9adrou ga3, yetne9aw ga3 et beaucoup d’autres choses. C’est cette révolution que j’ai envie de vivre aujourd’hui. J’ai vécu ce soulèvement, cette prise de conscience que je trouve extraordinaire, mais cette prise de conscience doit être nourrie ».

La jeune journaliste se dit contre le « patriotisme du vendredi » parce-que le patriotisme doit transparaître dans nos actions toute la semaine. Elle déplore notamment le fait qu’on ne soit pas « allés jusqu’au bout » de cette révolution et insiste sur le fait que « le patriotisme ce n’est pas uniquement Yetnahaw ga3 ». Par ailleurs, l’éducation au sens large semble être au centre de son discours et pour aboutir à l’édification d’une Algérie meilleure, le changement doit impérativement commencer par nous : « On clame dehors djazair horra demo9ratia sans comprendre le sens et le poids de ces termes. Tout est une question de propos. Faire une révolution c’est d’abord comprendre c’est quoi doustour, c’est quoi nidam, c’est quoi houria, c’est quoi demo9ratia».

Partir ou rester ? La question se pose malgré nous. Après nous avoir répété avec conviction que « l’expatriation machi 3ib », Tinhinane nous confie que « toutes mes copines ont fait le choix de partir, je suis la seule qui est restée. Je suis restée parce-que j’ai foi en cette Algérie. Ma foi en cette Algérie n’est pas utopique, elle n’est pas rêveuse. Je pense qu’à un moment donné il faut rester ».

L’interview est coupée court par un gardien du musée qui tapote sa montre en nous disant « hadik hiya », le musée est sur le point de fermer ses portes. On arrive tant bien que mal à caser une ultime question, la réponse ne nous le fait pas regretter.

Qu’est ce que t’inspire l’Algérie, en quelques mots ? Tinhinane déjà levée, se rassoit, fronce les sourcils et après quelques secondes de réflexion nous affirme : « l’Algérie …  L’Algérie… Je pense que l’Algérie c’est cette toile incomprise. L’Algérie est incomprise et y en a pas des masses qui cherchent à la comprendre ».

La liberté ne se donne pas, elle s’arrache et Tinhinane œuvre à en défendre chaque centimètre, sur les plateaux TV comme dans l’espace publique. Jeune, instruite, engagée, elle fait partie de ces jeunes algériens qui sont restés, non pas par défaut mais par choix. « Par foi en cette Algérie ».

3 pensées sur “Tinhinane Kerchouche – La passion du journalisme”

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